La fin du monde, le transhumanisme, la parole, par Gaëlle Obiégly, écrivain

« Les livres qui depuis toujours, non peut-être pas depuis toujours, les livres, disais-je, qui m’ont estomaqué, ce sont ceux qui ne ressemblent à rien. Il y a surtout une parole, quelqu’un qui parle. »

Avant de présenter Totalement inconnu, le dernier roman de Gaëlle Obiégly (parution chez Christian Bourgois, rentrée littéraire 2022), il me plaît de prendre un peu de champ et de me souvenir de sa fiction dystopique, Une chose sérieuse, publiée en 2019 chez Verticales.

Il s’agit du récit, voire de la confession, d’un humain transformé en androïde – sauf le dimanche, où sa puce est désactivée – chargé de rédiger la biographie de sa propriétaire, l’autoritaire Donatienne Chambray, femme la plus riche du monde, ayant décidé de réunir dans un ermitage un petit groupe de serviteurs capables de survivre à la fin du monde qui vient.

« Chambray sait beaucoup de choses et elle a toujours été pionnière en tout, et même elle doit sa fortune à sa science, sa science si on veut, à ses calculs, spéculations, à sa cupidité, et là c’est la prémonition de la catastrophe qui l’anime. Et si ç a se trouve elle va encore faire fortune avec ça, bien qu’elle se soit détachée de l’argent au point de s’employer à le claquer. »

Le climat est celui de la collapsologie, du transhumanisme, et de la folie d’une femme puissante utilisant probablement ses désirs d’apocalypse pour asseoir davantage encore sa domination sur des esprits envoûtés, en justifiant moralement sa propre déchéance.  

Oui, il s’agit de cela, mais surtout d’une voix, d’un ostinato, du flux verbal d’un narrateur appelé Daniel – comme dans La possibilité d’une île, de Michel Houellebecq – repoussant par le verbe l’empire de la mort ayant gagné ses veines, un trou noir dangereux et obsédant.

« Je ne sais pas combien de temps je tiendrai à parler. Ce que je sens, c’est que la mort n’attend qu’une chose, que je me taise. »

Une chose sérieuse est une féérie négative doublée d’un désir de liberté s’exprimant par l’écoute fine de la parole.

On peut tirer des fils, construire un propos sur le délire biotechnologique actuel, mais l’important est moins là que dans la persistance en l’être parlant de la possibilité de dire « je ». 

Il y a une propriété protégée par une enceinte, des laboratoires secrets, une humanité-machine, et l’inouï d’un amour – peut-être le dernier du monde – pour une femme indomptable, la Jenny, pas encore transformée en cobaye.  

On lit ici des phrases démentes, superbes, drôles : « Cela a pu m’arriver de manger des gens, d’en manger des petits bouts. » / « Le trou de mémoire a quelque chose de purifiant, ce qui en ressort gagne en éclat. » / « Je n’ai pas fini mon cursus. En grande partie, c’est à cause de l’amour. L’érotisme, ça vous détourne. Il faudrait que je tienne compte de ça à l’avenir. Même si, vu ma décrépitude précoce, la demande va se tasser. » / « La dilapidation d’une fortune immense est une action qui mène lentement au sacre. » (n’est-ce pas Yannick Haenel ?) / « Tu as compris qu’on n’est pas des gens qui obtiennent la Légion d’honneur. » / « J’ai tenté quelque chose avec la petite Jenny. J’ai tenté de, comment te dire ça, d’entrer dans son visage ; d’y entrer pour de vrai. J’ai bien planté mes dents, en aspirant sa chair et puis j’ai tout relâché, mais malgré moi. »

Mais au fait, pourquoi ce titre, Une chose sérieuse ?

Parce que l’ingénierie du vivant jusque dans la mort ? Parce que l’écriture, la voix, la parole ? Parce que l’amour ? Parce que l’opium fumé avec André, personnage de l’ermitage, et le plaisir de planer et d’entrer dans la volupté des rêveries ?

Livre étrange, habité par de puissantes visions, Une chose sérieuse possède une voix unique.

Il faut tout lire de Gaëlle Obiégly, ce que je vais m’employer à faire ces prochains mois.

« Et j’oublie de dire que l’accès au néant c’est beau, ça luit, c’est humide, excitant. »

Gaëlle Obiégly, Une chose sérieuse, Editions Gallimard, collection Verticales, 2019, 194 pages

http://www.editions-verticales.com/auteurs_fiche.php?id=155&rubrique=4

https://www.leslibraires.fr/livre/14694719-une-chose-serieuse-gaelle-obiegly-verticales?affiliate=intervalle

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