Retour en Chine, par Youqine Lefèvre, photographe

©Youquine Lefèvre

« Si vous obéissez à la politique de limitation des naissances, vous serez respectés. Si vous désobéissez, honte à vous. » (avis à la population écrit en idéogrammes sur les murs d’un bâtiment abandonné)

Artiste plasticienne diplômée du KRASK/Ecole des Arts de Gand et vivant en Belgique, Youqine Lefèvre est l’auteure d’un premier livre chargé d’émotion et d’intelligence, The Land of Promises.

Il s’agit d’une enquête sur ses origines chinoisesà comme d’autres jeunes filles de son pays natal ayant été adoptées en Belgique au même moment qu’elle, victimes de la politique de l’enfant unique en vigueur entre 1979 et 2015.

De douceur poignante, The Land of Promises est un ouvrage composé de photographies prises en Chine et de documents évoquant les étapes de l’adoption de l’auteure, ainsi que d’écrits d’experts concernant la politique chinoise de contrôle des naissances.

©Youquine Lefèvre

Par ce projet, Youqine Lefèvre (Yue Qing) a découvert son pays d’origine, voulant comprendre son abandon et celui de centaines de milliers d’autres enfants de son sexe séparées de leur famille biologique.

Que faire du bébé laissé sur la place du village, ou dans quelque recoin ?

En fac-similé, à l’orée de son livre, Youqi Lefèvre, née le 8 décembre 1993 à Yueyang dans la province de Hunan, reproduit son livret d’adoption, en chinois et anglais, comportant dates et tampons officiels.

Une photo la montre nourrisson, cette petite image est déchirante.

Vient ensuite un document administratif – traduction certifiée conforme en français -, puis un portrait d’époque des six familles adoptives belges parties en Chine pour adopter des filles.

©Youquine Lefèvre

Par les images retrouvées dans les archives des familles, imprimées pleines pages, en grand format, la photographe réalise en quelque sorte l’anamnèse visuelle d’un trajet dont elle ne se souvient pas.

Des rizières, un paysage rural, des paysans, des granges et maisons traditionnelles.

Non, la Chine n’est pas alors que building et immeubles Léviathan, c’est encore, dans le ravage en cours, un territoire agricole.

Des petits corps sans véritable couverture dans des lits grillagés trop grands, ce sont les bébés.

Une demoiselle de quelques mois, langée traditionnellement, ouvre les yeux sur la natte qu’elle respire.

Certaines ont des cheveux, d’autres pas, les chatons sont tous différents, bientôt dans les bras de parents adoptifs les embrassant.

Comme tout ceci est bouleversant.

©Youquine Lefèvre

La Chine voit partir ses enfants. Pour garder son deuxième né, il faudrait avoir les moyens de payer une amende prohibitive.  

Un paysage embrumé fera la transition, nous accédons à l’époque contemporaine, maintenant.

Youqine Lefèvre revient sur les lieux de ses premiers jours, de ses premiers mois, l’orphelinat où elle aurait vécu, le commissariat du sous-district de Wulipai, où elle aurait été déposée par un habitant et le quartier où elle aurait été trouvée.     

La photographe interroge des habitants, enfants uniques ou non, recueille leurs paroles.

La légende d’une photographie montrant une bassine bleue est terrifiante, évoquant l’infanticide perpétré sur des bébés filles, noyées – au pays du confucianisme triomphant on préfère les mâles -, et le sort des enfants nés handicapés n’est pas toujours meilleur.

©Youquine Lefèvre

La parole est à Isabelle Attané, démographe et sinologue à l’Ined : « On met la fillette dans un sac ou on l’enveloppe dans plusieurs couches de vêtements et on l’étouffe ; ou bien on la jette dans une meule de foin, une fosse d’aisance, une rivière, un étang. Parfois on l’enterre vivante. »

Quel beau pays, quelle noblesse dans les montagnes : les photographies de Youqine Lefèvre sont paradoxalement très douces, la négativité et le flot de tristesse ne doivent pas l’emporter.

Fan Fan née en 1988 s’exprime : « Je suis enfant unique. Mes parents auraient préféré avoir un fils. Mes grands-parents maternels aussi. Ils me l’ont toujours dit. Parfois ma vie est compliquée pour cette raison. Lors de l’échographie, le médecin a menti à mes parents. Il leur a dit qu’ils allaient avoir un fils. Il avait peur que ma mère avorte pour la deuxième fois. Ma mère s’est faite avorter une première car elle est tombée enceinte avant son mariage. »

©Youquine Lefèvre

Avec qui se marier ? A quel âge avoir un enfant ? Comment l’élever ? Et si c’est une fille ?

Yan Cui est née en 1983 : « Mon ex-mari vit à 200 mètres de chez nous. Il ne s’est pas remarié, aucune femme ne veut de lui. Les voisins me méprisent. Ils disent du mal de moi car je suis divorcée. »

En photographiant son histoire à travers d’autres visages, en écoutant les paroles des Chinois et Chinoises qu’elle a rencontrés, Youqine Lefèvre a fait preuve d’un grand courage.

Son livre-enquête est particulièrement réussi, parce qu’il y règne, au-delà de la douleur et de la stupeur, une tentative de compréhension qui est une empathie envers tous.   

Youqine Lefèvre, The Land of Promises, design Rob van Hoesel, The Eriskay Connection, 2022, 244 pages – 700 exemplaires

©Youquine Lefèvre

http://www.youqinelefevre.com/news

©Youquine Lefèvre

https://www.eriskayconnection.com/home/124-the-land-of-promises.html

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