Nikos Kavvadias, ermite de la mer, et poète

« C’est un ermite de la mer jeté aux confins de son existence, qui aimait à dire avec nuance qu’il était un marin qui écrit des poèmes, et non un poète qui voyage pour en écrire. » (Pierre Guéry)

Il y a le tout-venant des publications, la grosse cavalerie des livres des maisons d’édition majeures, dont on se demande quelle peut être leur nécessité, et les ouvrages conçus avec le plus grand soin, le plus grand respect, la plus grande intelligence.

Paraît ainsi chez Signes et Balises, dans une édition intégralement bilingue, Courants noirs, de Nikos Kavvadias (1910-1975), soit l’œuvre poétique complète du marin, télégraphiste et écrivain grec – j’ai présenté dans L’Intervalle Journal d’un timonier et Nous avons la mer, le vin et les couleurs, correspondance 1934-1974 toujours publiés par Anne-Laure Brisac.

On connaît généralement de Kavvadias Le Quart, publié en 1954, son unique roman mettant en scène des marins, entre désir d’aventures et mélancolie profonde.

Composé de trois recueils de poèmes construits en suites de quatrains rimés où s’approfondit son sentiment de solitude – Marabout, 1933, Brume, 1947, Traverso, 1975 -, ainsi que de quelques poèmes épars inédits, Courants noirs impressionne par son degré de vérité, son don de l’observation, sa réflexion sur l’humaine condition un peu partout sur la planète.

La liste – établie en fin de volume – des lieux qu’a traversés Kavvadias est gigantesque : Aalborg, Aden, Agra, Alexandrie, Alger, Altamira, Ascania, Barcelone, Beyrouth, Bombay, Boukkhara, Canton, Conakry, Cordoue, Corfou, Djibouti, etc.  

Quelle unité dans tout cela si ce n’est l’établissement d’une forme-poème permettant de rassembler le puzzle du monde et les fragmants d’un moi fissuré ?

Sentiment d’exil, expérience de la rugueuse et triviale réalité, épique homérienne du voyage sans fin.

Marabout, précise son excellent préfacier et traducteur Pierre Guéry, relève de la tradition du rébétiko adapté aux bas-fonds marins, Brume d’un intimisme pessimiste accru, de même que Traverso, compilation posthume de poèmes.

« On ne sait pas très bien, écrit-il, si c’est le métier de radiotélégraphiste exercé par Kavvadias qui le branche sur mille fréquences à la fois, ou bien si, les années passant, l’alcool, les drogues, les maladies, les livres qui s’empilent dans sa cabane et les tableaux qui s’entrechoquent lors d’escales dans les musées, produisent ces textes étonnants. Les recueils Brume et Traverso en tout cas, très espacés dans le temps, montrent une évolution poétique assez radicale. La scansion devient irrégulière, et apparaissent des poèmes de plus en plus marqués par la mythologie, le symbolisme, l’ésotérisme, les arts premiers, les nombreux souvenirs qui se mêlent aux fantasmes ; avec des personnages récurrents, des réalités éclatées, des distorsions spatiales, temporelles, des diffractions de fiction aux quatre coins du monde. La langue elle-même ne cesse d’être voyageuse, inventive, familière et mystérieuse à la fois, bigarrée, libre et provocante, et les vers toujours formés en quatrains reprennent des motifs qui sont sans cesse superposés, ce qui produit une poésie de plus en plus parasitée, énigmatique et abstraite, mais toujours pleine de pulsions. »

Sa langue démotique, précise encore le traducteur, est poreuse à bien d’autres influences, sa syntaxe souvent syncopée se rapproche du style télégraphique, les noms propres sont abondants (glossaire en fin de volume), le jeu sur les pronoms troublant l’identité, les références sont constantes et de plus en plus présentes, « à des livres, des œuvres d’art ; à des événements de l’Histoire, en Grèce et dans le monde ; à des marques de produits, à des jeux ; à des noms de plantes ou d’animaux aux symboliques diverses ; à des noms de vents ou de phénomènes marins. »

Fantasmée ou pas, la plaie d’amour semble à l’origine de son chant.

Lisons ainsi les premiers quatrains de Marabout : « Les marins avec qui j’ai vécu disent de moi / que je suis un bâtard, un râleur, un pervers, / que je méprise les femmes d’insidieuse manière / et qu’avec elles je refuse de partager le lit. // Ils disent aussi que je tire sur le hasch et la coke, / que j’ai un sale caractère, lunatique et abject, / que tout mon corps est criblé / de dessins répugnants, de tatouages obscènes. // Ils disent encore bien d’autres choses horribles / mais ce sont des mensonges, montés de toutes pièces, / et ce qui m’a déchiré – ma funeste blessure -, nul jamais n’en sut rien car je ne l’ai jamais dit. »

Frère de Villon et de Baudelaire, Kavvadias est aussi un héritier de l’amour courtois ne trouvant sur son chemin que des bordels pour marins avinés.

« J’ai la main qui tremble… La fièvre me vient… J’ai un peu trop divagué / en épiant ce marabout immobile tel un idiot sur la rive / qui lui aussi m’observe, obstinément, me donnant à penser / que je suis comme lui solitaire et stupide. »

Telle est la condition pourrie des travailleurs de la mer ayant vendu leur âme au diable.

« Mon Dieu ! je n’ai que dix-neuf ans et suis déjà / tant de fois reparti vers des terres éloignées. / Mon Dieu ! j’ai un cœur innocent, un petit cœur d’enfant, / mais j’ai beaucoup bourlingué et j’ai pas mal péché. // Pardonne-moi… Une fois à Alger où j’avais bu comme un trou, / ne sachant plus ce que je trafiquais, / pour une petite Arabe qui se tortillait nue / j’ai planté mon couteau dans la poitrine d’un gars. // Pardonne-moi… Un soir de brume à Santa Fé, / alors qu’une fille me serrait fort dans ses bras ; / je pris dans sa culotte toute une liasse de billets / qu’elle avait amassés par son ignoble labeur. // Et puis aussi, Seigneur… j’ai honte de le confesser, / (mais ses lèvres jolies étaient si rouges et humides / et quelqu’un quelque part faisait gémir une guitare…) / à Séville j’ai couché avec un jeune Juif. »

C’est excellent en français, mais si l’on songe à la richesse des rimes en grec, la chanson doit être éblouissante.

Sur les cargos, les chats aux yeux torrides ont des feulements de femmes.  

Sur les cargos, on tue ce que l’on désire le plus, en pleurant ensuite d’un chagrin inconsolable.

Le suicide est une solution, ou la mort lente par empoisonnement d’alcools, de drogues et de mélancolie.

Avec Brume, peuplé de fantômes, l’étrangeté d’être au monde s’intensifie.

« Trois jours durant ils te clouèrent et te clouèrent encore, / et toi, pour une ultime fois serrant les poings de rage, / en vain tu essaies de juguler les orages / qui nous poussent vers les terres où abondent les pillards. »

Les fantasmagories progressent, un long délire né de l’usage immodéré de la mer.

Comment les assis, confortablement installés dans leur vie, pourraient-ils comprendre ?

Comment ceux qui n’ont pas perdu l’essentiel pourraient-ils entendre le cri ironique et atroce du foutu baladin grec ?

« Le sablier s’est fendu, l’ancre a lâché. / Tire la passerelle, moussaillon, on repart dans la rade. / Quel fils de pute nous a maraboutés pour nous plonger dans cette panade, / pour que marmots et vieillards nous aient tant couillonnés ? »

J’aime entendre en poésie l’énergie du « quel fils de pute », si vraie.

La folie gagne, et la rage, et l’abattement.

La panthère parfumée jouit une dernière fois.

A bord du navire l’Aquarius, Nikos Kavvadias écrit, en 1974 : « Lorsque tu te fondras dans la propice lumière / et qu’entre chien et loup tu te perdras, diaphane, / sur un tapis volant aux couleurs de turquoise, / le marin, lui, croupira et comptera les galets blancs. »

Un poète se meurt, un poète est mort, et, au fond, je ne le comprends ou ne l’accepte pas.

Nikos Kavvadias, Courants noirs, traduit du grec et préface par Pierre Guéry, direction éditoriale Anne-Laure Brisac, mise en page et graphisme de couverture Debora Bertol, Signes et Balises, 2022, 420 pages

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