Sortir des envoûtements narratifs, par Camille de Toledo, écrivain

« Tempête de neige en mer » exposé en 1842 de J.W. Turner

« Nous autres Sapiens narrans, disposons de deux types d’appuis : ceux primordiaux, concrets, du corps, et ceux sémiotiques, qui viennent avec le langage et la lecture des signes. Nous tenons au monde par des prises concrètes et par des encodages – des histoires, des fictions, des contes, des équations, de algorithmes, des cartes, des chiffres… – qui créent une certaine relation de lisant au reste du vivant ; or, tu vois, ce que nous appelons modernité – notre avancée dans le temps linéaire – est le lieu d’un chiasme de plus en plus aigu entre les appuis concrets – le contact au monde, les pieds qui touchent le sol, les mains qui sentent les choses et les êtres – et les appuis sémiotiques – les  codes sur lesquels nous croyons pouvoir prendre appui. »

Homo sapiens/demens est aussi homo narrans, il lui faut des récits, des histories, des fictions.

Cependant, dans l’ère du spectaculaire intégré tissé de fils narratifs fonctionnant comme des nœuds coulants, il convient, pour ne pas oublier totalement d’où nous venons, de déjouer le sortilège des phrases et des encodages.

Ce constat est à l’origine du dernier essai de Camille de Toledo publié chez Verdier, Une histoire de vertige, dont les chapitres sont brièvement résumés en sous-titres avec un ton voltairien : « Où l’on dépeint notre habitation narrative et le rôle de la fiction dans la façon que nous avons, nous autres humains, de tenir au monde ; et comment ces fictions nous portent à oublier la vie terrestre. »

Il y a (chapitre 1) Don Quichotte, la folie narrative d’un homme tentant d’échapper à sa condition par la lecture frénétique de romans de chevalerie, et, El Greco, peignant Tolède, où, tout simplement, le monde se rappelle à nous dans ses assises géographiques et dans sa dimension de traduction, la cité espagnole étant un creuset des voix terrestres et du passage d’une langue à l’autre.

D’un côté donc la sédimentation ou l’addiction fictionnelle, de l’autre quelque chose de l’ordre de l’urgence d’une écologie politique, le livre de Camille de Toledo s’appuyant sur la thèse de doctorat qu’il a rédigée récemment à propos du tournant écopoétique des études littéraires en réponse à la crise terrestre.

Comment revenir à la Terre quand le vertige fictionnel nous tient désormais lieu de monde ?

Tic toc, tic toc, tic toc.

L’hypertexte naturalisé nous permet de mettre à distance l’angoisse de la mort et notre responsabilité dans la disparition des espèces, en oubliant dramatiquement l’archaïque de nos appuis.

Nous sommes donc envoûtés, nos fictions ont recouvré la Terre, il nous faut d’urgence réécrire une histoire des liens.

Il faut lire Quichotte, ce roman hanté, en se souvenant de la chute de Grenade, de la destruction de bibliothèque dans sa diversité, et de l’expulsion de l’altérité.

Un texte est-il plus réel qu’une brebis ou un chêne ?

Il y a le récit de Cervantes, et il y a, à la même époque, côté français, Montaigne le gnostique ayant fait de la connaissance de lui-même le centre de sa pensée.

Storytelling, clienteling, facing.

En enquêtant sur le vertige fictionnel, Camille de Toledo se souvient de la fable de Jorge Luis Borges, tirée de Histoire universelle de l’infamie, d’une carte à l’échelle un, la représentation s’identifiant avec la chose représentée, sans dehors possible.

A quelle carte se vouer désormais alors que les ruines s’accumulent ? La carte marxiste est déchirée, le fascisme est une idiotie meurtrière, le monde est dupliqué ad nauseam, la bio-ingénierie forcenée nous mène à la perdition.  

Nous accumulons les bulles fictionnelles et les strates de récits, les énonciations et les idéologies.

Mais il y a les fleuves, leur lit, leur cours, leur mouvement (Camille de Toledo lit ici Danube, de Claudio Magris), leur vie nue.

Dans l’inquiétude d’être au monde, nous sommes des hommes sans qualité qui inventons de pauvres fictions et nous soutenons du vide qui nous engloutit.

Mais les sources de la Vivonne sont misérables, de même que celles du grand fleuve transeuropéen.

Paul Celan est cité : « Qu’est-il arrivé ? La pierre est sortie de la montagne. / Qui s’est éveillé ? Toi et moi. »

Au cœur de son livre, l’essayiste pense avec Edouard Glissant, contre l’assaut ascensionnel des algorithmes, le tremblement du monde, le vacillement, la relation dans l’accident, et la fragilité de tous nos appuis sémiotiques, cherchant un chemin de traduction – quant à cette thématique, on peut se souvenir des dernières pages de Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne (Le Seuil, 2009). 

« Nous devons, écrit-il, passer d’encodages trahissant le monde à des écritures traduisant le monde. »

 En lisant le roman choral Tandis que j’agonise, de William Faulkner – Une histoire du vertige est également un formidable essai sur les pouvoirs et sortilèges de la littérature -, Camille de Toledo propose cette analyse : « je considère ce petit collectif branlant des Bundren comme un modèle réduit de ce que nous sommes : nous, à peine un nous, incapables de nous nouer les uns aux autres, en chemin vers la Terre – et son tombeau. Car plutôt que de penser à cet horizon commun – la vie terrestre – nous voilà obsédés par nos subjectivités malades, toujours plus impartageables. Nous habitons des espaces publics en ruines ; dans des conflits incessants de points de vue qui amplifient les vertiges et entravent les efforts pour nous rattacher aux logiques plus vastes du vivant. »

Puis soudain, interrompant le bavardage nauséeux, s’élève la voix de la mère défunte : « C’est alors, dit la mère depuis son cercueil, que j’ai appris que les mots ne servent à rien, que les mots ne correspondent jamais à ce qu’ils s’efforcent d’exprimer… »

Les mots sont à la fois don et blessure, ce que savent tous les poètes.

En cela Moby Dick (chapitre 7, L’horizon indien de l’Occident) marque la césure entre une logique de profanation (le spermaceti comme carburant du capitalisme) et une logique sacrée, symbolisée par Ismaël le survivant du naufrage en son canoë-cercueil couvert des écritures du Polynésien Queequeg, rappelant la nature divine des cieux et de la terre qu’il conviendra de transmettre de nouveau aux hommes coupés de Dieu. 

Dans son dernier chapitre interrogeant l’œuvre de Sebald, Camille de Toledo l’affirme : « Tôt, je me suis fixé une tâche : ne pas me soumettre au verdict des apocalypses. »

Une histoire du vertige propose ainsi dans ses annexes construites sur des schémas légendés des « solidarités ontologiques nouvelles entre les habitants des lieux détruits. »

Puisse ce vœu être entendu, dans une nouvelle alliance entre l’ensemble des vivants, humains ou non, sans se payer de mots.   

Camille de Toledo, Une histoire du vertige, Verdier, 2023, 210 pages

https://editions-verdier.fr/livre/une-histoire-du-vertige/

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