A la gloire des Editions de Minuit, par Mathieu Lindon, écrivain, et fils

Cet été, au Banquet du Livre de Lagrasse (Aude), où était présente également Anne Simonin, spécialiste des Editions de Minuit, Jean Echenoz a donné, reprenant l’essentiel du livre écrit à la suite du décès de Jérôme Lindon (2001), un portrait très contrasté du grand éditeur français, admirable et volontiers autoritaire.

Son fils Mathieu complète aujourd’hui la légende avec Une archive, livre d’hommage et de vérité quant à l’éthos d’un homme de pouvoir n’hésitant pas à user de la manipulation et de toutes sortes de stratagèmes, pour garder, évincer ou étriller ses auteurs.

On n’aimerait que célébrer, mais le courtisé Jérôme Lindon, fils de magistrat appartenant à la bourgeoisie juive intellectuelle, n’était pas facile, pouvant être méprisant, d’un snobisme pénible, voire agi par « une ivresse dominatrice ».

Claude Simon lui aurait écrit (lire la biographie de Mireille Calle-Gruber) : « Vous aimez, Jérôme, répéter à l’envi que vous régnez « par la terreur ». Je ne sais à quels malheureux complexes correspond un tel idéal, mais, désolé, vous ne me terrifiez absolument pas. »

Avec Samuel Beckett, l’amitié et la complicité furent sans faille, mais il fallait être à la hauteur, et un écrivain de cette qualité ne se trouve pas tous les quatre matins sous le sabot d’un lecteur professionnel.

« C’est comme si Jérôme avait eu pour lui un coup de foudre littéraire et humain, avait immédiatement reconnu en lui un écrivain de génie et des qualités personnelles à la même hauteur. Du vivant de Sam, il s’est dévoué pour lui, heureux en outre que les éditions en tirent des bénéfices de tous ordres, pendant près de quarante ans. A sa mort, il s’est retrouvé son exécuteur testamentaire littéraire. (… Les éditions profitaient de la générosité de Sam qui vivait de ses revenus théâtraux, laissant dans la maison les droits d’auteur des livres pour faciliter la trésorerie, jusqu’à ce qu’ils atteignent une somme telle que Jérôme en devint inquiet, d’autant que les éditions n’en avaient plus besoin. » 

Mais Une archive est moins un livre sur Jérôme Lindon, ses succès, son tempérament et sa vie intime (sa maîtresse journaliste) que sur l’histoire des éditions de Minuit – vendues récemment par sa fille Irène au groupe Gallimard -, une sorte de mise au point empathique et complexe.

« A partir du moment où les éditions sont devenues le repère des grands auteurs, il a sans cesse fallu en accueillir pour éviter que la maison vieillisse. Son ambition était de trouver des êtres littéraires méritant de sa part le même dévouement qu’avait suscité Beckett. »

Qui après Sam ?

Qui après Alain Robbe-Grillet, Michel Butor, Robert Pinget, Nathalie Sarraute, Claude Simon ?

Monique Wittig ? Tony Duvert ? Hervé Guibert ? Eugène Savitzkaya ? Leslie Kaplan ?

Pierre Bourdieu ? Pierre Vidal-Naquet ? Georges Bataille ? Gilles Deleuze ? Pierre Bayard ? Georges Didi-Huberman ?

Jean Echenoz ? Jean-Philippe Toussaint ? Marie NDiaye ? Tanguy Viel ? Yves Ravey ?

Marguerite Duras ?

L’homme méfiant qui goûtait les rapports de force tout en ayant « l’esprit ludique et curieux » pouvait être généreux, mais dans la conscience de la nécessité de préserver sa structure, David bras armé (le combat pour le prix unique du livre dont il avait eu l’idée fut mené avec la plus grande conviction) contre les Goliath de l’édition.

Il se battit pour la cause algérienne alors que l’OAS le menaçait (elle mit le feu aux éditions et plastiqua son appartement), accueillit chez lui des fugitifs, publia des livres contre la torture, créa la renommée Revue d’études palestiniennes (dirigée par Elias Sanbar).

Il édita deux prix Nobel de littérature (Samuel Beckett, Claude Simon), et obtint de nombreux prix, notamment le Renaudot pour La Modification de Michel Butor, le Médicis pour L’Opoponax de Monique Wittig, Histoire de Claude Simon, Cherokee de Jean Echenoz et Mon grand appartement de Christian Oster, le Femina pour Quelqu’un, de Robert Pinget, le Goncourt pour Je m’en vais de Jean Echenoz et L’Amant de Marguerite Duras (succès phénoménal).

Alain Robbe-Grillet fut de ses proches, qui travaillait avec lui aux éditions comme directeur littéraire, mais à un rythme moins intense.

Une archive, qui fourmille d’anecdotes destinées à rejoindre l’histoire littéraire, est aussi le témoignage d’un fils journaliste (Le Nouvel Observateur, Libération) et écrivain (Ce qu’aimer veut dire, Les hommes tremblent, Le Procès de Jean-Marie Le Pen, Hervelino, Vous les autres…), ami de Michel Foucault et de Rachid O., dont le père – auteur sous le pseudonyme de Louis Palomb de deux livres – édita non sans critique le premier ouvrage Nos plaisirs, avant qu’il ne trouve en Paul Otchakovsky-Laurens une autre figure d’exception.

« Après qu’il a lu Une vie pornographique autour de ma dépendance à l’héroïne même si le roman n’est pas écrit à la première personne, il m’en parla de nouveau avec gentillesse et respect et admiration et tout et tout, puis ajouta cette fois-ci : « Et ce qu’il y a de magnifique, c’est que vous vous en soyez sorti. » Ça me toucha plus que n’importe quelle appréciation littéraire tout en en étant une. J’espère que mon père aussi fut cet éditeur, pas le père de ses auteurs mais un ami littéraire sur qui on peut compter quand l’amitié et la littérature sont indémêlables. »

Un père qui vécut aussi la douleur d’une brouille persistante avec son fils André au point de ne pas connaître ses petits-enfants.

Mathieu Lindon : « J’écris ce texte parce que j’écris ce texte parce que j’écris ce texte. Parfois, je m’en veux de parler de ses défauts secondaires, qui n’atteignent pas l’œuvre qu’il a réalisée avec Minuit. Mais c’est ça, être fils quand ça tourne bien, c’est être le valet de chambre du grand homme avec un amour tel qu’il fait que le grand homme reste grand homme même lesté de vérité. »

Mathieu Lindon, Une archive, P.O.L., 2023, 240 pages

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

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