S’arrêter, par Jean-François Billeter, sinosophe

Deux nus, 1902, Pierre Bonnard

Lire Jean-François Billeter me met systématiquement en joie, parce que sa pensée, s’élaborant à partir du plus simple et du processus du vivant observé finement, conduit à l’éveil.

Rassemblant trois courts textes excellents, Bonnard, Giacometti, P. – publiés chez son éditeur français historique, Allia – s’interroge sur les notions du voir et du pouvoir créateur du langage, c’est-à-dire sur la façon dont naissent les mondes.

A partir d’une expérience personnelle faite à Arles, Jean-François Billeter remarque que voir vraiment dépend d’un arrêt (lire aussi l’essai Esquisses, 2018), d’une stase, d’une coupure d’avec les intentions et projections.

Afin que quelque chose se révèle, il faut opérer une sorte de retournement du regard : que les choses viennent à soi par pure réceptivité, et non que nous cherchions à les saisir volontairement.

Un passage est donc possible, d’un régime de vision à l’autre, qui induit un nouveau paradigme.

Billeter se souvient alors de Bonnard, qui « pratiquait l’arrêt par habitude, comme le font tous les peintres quand ils veulent voir. Il était immobile, comme quiconque voit. »

Tout devient alors émotion, émergence de formes, mise  à vif de l’intimité.

Giacometti lui aussi n’aura cessé d’apprendre à voir : « Alberto Giacometti est mort en 1966 à soixante-cinq ans. Ses dernières années ont été marquées par l’alternance d’un sentiment d’échec et d’un émerveillement. C’était un émerveillement devant la réalité, qui lui a paru de plus en plus étonnante quand il s’arrêtait pour la regarder, et le constat qu’il ne parvenait pas à exprimer cela par ses œuvres. Il me semble que la dissociation de plus en plus marquée de ces deux moments éclaire en retour toute sa vie. »

Giacometti, conscient de la précarité de toute chose, cependant fasciné par la dimension de présence dans la sculpture égyptienne, n’a jamais rien voulu posséder, continuant à travailler dans son atelier de jeunesse inconfortable de la rue Hippolyte-Maindron alors même que le succès lui aurait permis de s’installer ailleurs, non par dolorisme mais parce que tout passe et que l’important n’était pas là, plutôt d’aller vers l’inconnu de la nature dès que l’on entreprend de vraiment en rendre compte.

« Pour moi, déclarait le peintre, il ne s’agit pas de faire un tableau mais de réaliser exactement ce que je vois. »

Repartir de l’instant où la personne apparaît, en tentant de laisser notre mémoire visuelle ou notre culture ne pas s’interposer entre le sujet vu et soi.   

Dans son dernier texte, de nature très différente, Jean-François Billeter s’interroge, avec l’érudit Albert de Pury, sur le passage, considéré comme politique, de l’expression « un dieu » à « Dieu » par les chrétiens, et l’habileté qu’eut Paul de Tarse dans l’instauration des bases d’une nouvelle religion.

Je ne sais pas, mais je reçois par ma sœur à l’instant où j’écris cet article ce sermon de Martin Luther King.

Je le reproduis, ce sera ma conclusion provisoire (sans oublier la fameuse phrase de Heidegger prononcée lors d’une interview en 1976 au magazine Der Spiegel : Seul un dieu peut encore nous sauver) : « Aujourd’hui, dans la nuit du monde et dans l’espérance de la Bonne Nouvelle, j’affirme avec audace ma foi en l’avenir de l’humanité́. Je refuse de croire que les circonstances actuelles rendent les hommes incapables de faire une terre meilleure. Je refuse de croire que l’être humain n’est qu’un fétu de paille ballotté par le courant de la vie, sans avoir la possibilité́ d’influencer en quoi que ce soit le cours des évènements. Je refuse de partager l’avis de ceux qui prétendent que l’homme est à ce point captif de la nuit sans étoiles… Je refuse de faire mienne la prédication cynique que les peuples descendront l’un après l’autre vers l’enfer… Je crois que la vérité́ et l’amour sans condition auront le dernier mot effectivement. La vie, même vaincue provisoirement, demeure toujours plus forte que la mort… Je crois également qu’un jour toute l’humanité́ reconnaitra en Dieu la source de son amour. Je crois que la bonté́ salvatrice et pacifique deviendra un jour la loi… Je crois fermement que nous l’emporterons. » (Martin Luther King, Oslo, 10 décembre 1964)

Jean-François Billeter, Bonnard, Giacometti, P., Allia, 2023, 80 pages

https://www.editions-allia.com/fr/bibliotheque/nouveautes

https://www.leslibraires.fr/livre/21676033-bonnard-giacometti-p–jean-francois-billeter-editions-allia

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