Le français, fleuve sauvage, par Shumona Sinha, écrivain

« Très vite je me suis aperçue que la langue et l’amour étaient indissociables. L’un s’exprimait par l’autre, l’un était le miroir de l’autre. Leur unisson les rendait plus puissants encore, jubilatoires, suprêmes. »

Il y a deux France, antagonistes, radicalement opposées, une France de l’émancipation, de la liberté d’expression, de la tolérance, de la raison, en un mot des Lumières, et une France moisie, xénophobe, revancharde, médiocre.

Une France qui nous honore, et une autre qui nous fait honte.

Née à Calcutta, Shumona Sinha a choisi la langue française comme langue première, c’est-à-dire d’écrivain, ou plutôt la langue française l’a saisie, désignée, convoquée dès son plus jeune âge.

« De ma langue natale, je suis arrivée à ma langue vitale. Vitale car il m’est désormais impossible de concevoir ma vie dans une autre langue que le français. On ne choisit pas la langue, c’est la langue qui nous choisit. Alors on est habité par la langue. C’est charnel. Ça se passe dans le corps. Comme l’air qui circule dans les poumons. »

Son arrivée en France à vingt-huit ans est l’un des plus beaux jours de sa vie, gâchée aujourd’hui par la montée du ressentiment dans notre pays envers ceux que la vindicte pointe comme des étrangers, des indésirables.

Que Shumona Sinha soit française, rien n’y fait, elle est noire de peau, et sommée de se justifier sur ses origines.

Elle est aussi femme dans un milieu où l’on accorde plus spontanément crédit intellectuel aux hommes, trop élégante et belle pour ne pas être victime d’un regard la désignant fréquemment comme objet sexuel, plutôt que partenaire de désir.

« L’ethno-érotisme, écrit-elle, est un fardeau. »

Editée chez Gallimard par Jean-Marie Laclavetine, L’autre nom du bonheur était français est un récit de nature autobiographique doublé d’un essai sur la littérature et la notion d’identité, ouverte ou d’exclusion.  

On connaît peut-être l’auteure par le succès du brûlot swiftien Assommons les pauvres ! (Editions de l’Olivier, 2011), dont la parution entraîna son licenciement comme interprète de l’Ofpra (scandale médiatique), mais ici l’on découvrira la voix la plus intime de Shumona Sinha, lauréate en 2014 du Prix du rayonnement de la langue et de la littérature française décerné par l’Académie française.

« Il y a quelque chose d’effervescent dans l’accueil d’Assommons en France. C’est le cœur qui parle. Cela donne l’impression de vaguelettes qui peuvent disparaître du jour au lendemain. On ne sait pas vraiment à quoi ça tient. A ma personne ou à mon écriture. A mon écriture puisqu’il s’agit de ma personne. Une fois la marée retombée, ce qu’il en reste, c’est ma carcasse d’immigrée. »

Plus loin : « Au moment d’écrire Assommons, j’étais dedans, entièrement absorbée par l’écriture, je ne me souciais pas du regard extérieur. J’étais près des nerfs exposés, je ne pensais à personne, ni aux critiques ni aux lecteurs. J’écrivais sans répondre à un quelconque devoir, moral ou politique. Sans aucune ambition de reconnaissance ni d’adhésion. Mon projet était littéraire : transcender la réalité. Je n’écrivais pas la réalité en tant que telle mais une version altérée du réel. La littérature est pour moi cette merveilleuse, empirique et nécessaire perversion de la réalité. »

Si nombre d’écrivains de son pays natal ont décidé, par facilité de reconnaissance internationale et d’accès aux sphères supérieures de la légitimité, d’écrire en anglais (on peut penser à Michael Madhusudan Dutt), refusant par là le bengali, pourquoi cette enfant d’un père communiste et d’une mère professeure de mathématiques souffrant de dépression a-t-elle eu le courage d’aller vers le français comme langue du tremblement intérieur ?

La langue française s’est déployée chez Shumona Sinha, amoureuse très tôt de la littérature- refuge (et de la traversée des frontières), comme celle de l’introspection, de l’accès à sa féminité (la chasteté était indienne) et à la vérité de ses sentiments.

« Vivre la langue française en France, c’est entrer dans son ventre de baleine. Toucher à sa carcasse. Reconnaître son immensité. Se familiariser avec sa chair, son sang, son odeur. (…) Loin d’être atteinte de surdité, je souffre d’hyperacousie. Provoquée par cette langue qui m’habite. Chaque mot français est amplifié de son et de sens pour moi. (…) Mon hyperacousie m’a ouvert des portes, et des persiennes, insoupçonnées. Dans le cadre universitaire et littéraire, c’est un don. En traduisant des poètes français il me semble avoir distingué ce qui était parfois invisible aux yeux des francophones natifs. »

D’âme slave (lire Le Testament russe, 2020), elle aurait pu choisir la langue de Pouchkine – de quatorze à vingt-deux ans son militantisme marxiste exalté, lyrique, avait la rigueur des illuminés de Dostoïevski -, mais, après avoir été exclue du Parti pour déviance poétique, le français lui parut naturellement le seul avenir possible.

La découverte des poèmes de Henri Michaux, Yves Bonnefoy, André Velter et tant d’autres lui ouvrit plus largement encore les portes de la France et de l’universalisme de l’amour, la rencontre du poète Lionel Ray, avec qui Shumona Sinha se maria (l’union dura neuf ans), s’accompagnant d’une volonté inébranlable et évidente d’écrire en français, l’auteure de Fenêtre sur l’abîme (Editions de la Différence, 2008) travaillant alors à une anthologie de la poésie française en bengali et vivant « à travers des averses de mots » continues.  

Considérant la littérature comme un territoire d’exposition et d’exploration de la complexité humaine, et donc loin de tout discours binaire (idéologique), l’écrivain de nécessité travaille à partir des failles, des brisures, des blessures – personnelles et de son temps -, mais sans oublier les nécessités de la langue (ce que Shumona Sinha appelle superbement langagement, évoquant notamment sa proximité de pensée avec Abdellah Taïa, « mon frère d’âme torturée, mon frère d’armes des batailles inachevées »), sa dimension intérieure, quand tant d’écrivants se contentent d’une story plus ou moins bien ficelée, et rentable.

« Comme un rat, écrit-elle avec violence et lucidité, l’écrivain devine le séisme. Il est sadique et masochiste, il remue le couteau dans la plaie, la recoud aussi. Un écrivain, un vrai, est forcément un bandit, un vaurien, un impudique transgresseur. Il est là pour saccager les pensées, pour briser les vieux miroirs d’où le monde apparaîtra alors multiplié, dilaté, dans tous ses détails, pour qu’on ait l’illusion enfin de le comprendre. »

Sombres, les derniers chapitres de son livre questionnent le retour des frontières et l’obsession identitaire (contre l’identité-composite), en France comme en Inde (la politique haineuse de Narendra Modi et de son parti BJP) proposant notamment de redéfinir la notion de francophonie faisant perdurer in fine le concept du centre et de la périphérie – et le système pyramidal postcolonial.

« Je ne me suis jamais sentie d’un seul et unique pays. Mes errances m’ont amenée ici. Mon état d’entre-deux me convient. Me sentir ni tout à fait c’ici, ni tout à fait de là-bas m’exalte. Etre à la fois d’ici et de là-bas m’enrichit. Un jour, Olivier Rolin m’a dit que j’étais une nomade. Il avait raison, même si le contexte était un peu différent. Me savoir nomade me rassure. Gitane : c’est le mot le plus grisant, le plus romantique pour moi. Revendiquer mon métissage de naissance, d’errance, de rêve. »

 « Prolétaire intellectuelle non blanche », Shumona Sinha est aussi, quelle noblesse, gitane, et totalement française.

Shumona Sinha, L’autre nom du bonheur était français, Gallimard, 2022, 200 pages

https://www.gallimard.fr/

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