Trajet Perec, par les éditions L’œil ébloui

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Jacques Spiesser, dans Un homme qui dort, film de Bernard Queysanne et Georges Perec, 1974

« Je me souviens que, en pleine écriture de Trajet Perec, Olivier Giroud consolide sa place de meilleur buteur de l’équipe de France de football en inscrivant son 53e but face à l’Angleterre en quarts de finale de la Coupe du monde – et me dis que je suis bien le seul à ressentir une telle jubilation intérieure au milieu de mes enfants et amis qui exultent de voir la France mener au score ! » (Thierry Bodin-Hullin)

L’œuvre et la pensée de Georges Perec (1936-1982) n’en finissent pas d’informer les auteurs contemporains, l’écrivain Robert Bober, la photographe Carole Bellaïche, l’écrivain-cuisinier Philippe Emanuelli, tant d’autres.  

Fondateur en 2013 des éditions L’œil ébloui, Thierry Bodin-Hullin, dont on se souvient qu’il avait codirigé les éditions nantaises L’escarbille (1997-2011), a décidé d’initier un projet fou, dont les quatre premiers volumes paraissent en ce printemps : dire Perec en 53 livres de 53 pages par 53 artistes. 

Est donc née la collection Perec 53, allusion au dernier roman inachevé de l’auteur de La Vie mode d’emploi (1978) publié à titre posthume sous le titre 53 jours (P.O.L, 1989).

53 jours, le temps, dit-on dans les histoires de la littérature et les cours d’agrégation, que Stendhal mit à écrire La Chartreuse de Parme.

Perec, c’est le classement et le vertige de l’ordonnancement, l’épique dans le moindre, l’extra dans l’infra.

L’écrivain aime les chiffres, son tarot prend la dimension d’un immeuble, d’une place, d’un quartier, d’une ville, d’une île.

Cherchant à comprendre la signification du chiffre 53 dans l’œuvre de l’auteur qu’il admire, Thierry Bodin-Hullin écrit dans Trajet Perec, tout en exposant les différentes étapes et documents de son entreprise éditoriale: « Au projet, je préfère l’incertitude du trajet à penser. La rédaction du projet est carrée, propre, ordonnée, le dess(e)in du trajet, plus insaisissable, me séduit davantage. J’imagine la traversée à ébaucher, les chemins à crayonner, les paysages à tracer. J’esquisse un trait, pas vraiment rectiligne, pas toujours praticable, sur lequel je suis en équilibre et où le doute et le tâtonnement sont plus engageants que la raison d’être et la stratégie. »

Membre fondateur de l’Oulipo, Jacques Bens (1931-1982), romancier, nouvelliste, poète et verbicruciste, imagine à l’automne 1981, pour France Culture, dans l’émission « Mi-fugue mi-raisin », l’inventaire 50 choses qu’il ne faut tout de même pas oublier de faire avant de mourir, Georges Perec étant l’un des premiers invités.

On peut lire dans le fac-similé du tapuscrit conservé dans le fonds George Perec à la bibliothèque de l’Arsenal (Paris) : « Une chose que j’aimerais beaucoup faire aussi, c’est aller vivre à l’hôtel, à Paris, c’est-à-dire me mettre une sorte de…, c’est un mode de vie, je veux dire. Tout en vivant à Paris, vivre à l’hôtel, c’est quelque chose auquel j’ai souvent pensé. Je ne sais pas si c’est… »

Aussi : « Et puis il y a une chose que je ne sais pas si on peut le faire, mais qui fait référence à une carte postale que j’ai reçue un jour, qui est : aller du Maroc à Tombouctou à dos de chameau en cinquante-deux jours. Il y a quelque part dans le Sud marocain, il y a sur un mur, on voit une affiche où il y a marqué : « Tombouctou 52 jours », et puis des petits chameaux. »

Dans le volume 3, L’espace commence ainsi, François Bon exprime sa dette envers Espèces d’espaces, livre qui l’accompagne depuis plus de quarante ans, l’auteur de Sortie d’usine (Editions de Minuit, 1982) évoquant notamment son enfance : « Georges Perec était un écrivain célèbre qui semblait tirer la langue au vieux monde en lui imposant une littérature passant par un protocole expérimental, au lieu du sempiternel robinet d’eau tiède qui continue de couler deux fois par an, à chaque rentrée littéraire. Ces années-là, je passais beaucoup de temps dans les librairies : à Paris, chacune avait sa fonction, on marchait de l’une à l’autre pour se déplacer dans les genres et les siècles. W aussi était paru à l’époque. Je feuilletais La Disparition (Les choses, sans doute le premier Perec acheté), et dans une librairie ayant consacré un coin de table à Perec, me voilà probablement tenir Espèces d’espaces, ce n’était pas un livre mais des notes, une rumination de possibles d’écriture, ça c’était clair, et moi c’était à quoi je m’occupais cette année-là, tenter d’écrire un livre. »

Objet étonnant, Permutation, de l’agence nantaise Yokna (Thierry Fétiveau, Clément Le Priol & Benjamin Reverdy) est la quatrième étape de l’odyssée perecquienne, explorant/exposant « le spécimen typographique » de la police inventée pour la collection, soit le « document qui accompagne un caractère typographique pour le présenter et pour en décrire son potentiel et ses variantes ».

Cet ouvrage est donc une fantaisie graphique inspirée notamment de La Vie mode d’emploi où « George Perec a tenu à utiliser de nombreux ornements issus de divers caractères typographiques plus ou moins anciens. »

« Nous avons décidé, poursuivent les membres de l’agence, d’en intégrer certains et d’en créer de nouveaux. »  

Quarante-neuf autres titres de cette entreprise ambitieuse et ludique, qui n’eut peut-être jamais d’exemple, sont attendus, dont – prochainement -, ceux de Claro, Anne Savelli, Antonin Crenn.

Coda/non-coda : « Le numéro Siret des éditions de L’œil ébloui commence par 53. Dans la base de données de la librairie Les Métamorphoses à Douarnenez, mon numéro d’éditeur est le 53. Je n’ose pas évoquer mon code de carte bleue. Des signes, une multiplicité de signes. Je m’inquièterais presque s’ils n’apparaissaient plus. » (Thierry Bodin-Hullin)

Jacques Bens & George Perec, 50 choses qu’il ne faut tout de même pas oublier de faire avant de mourir, volume 1, L’œil ébloui, 2024, 53 pages

Thierry Bodin-Hullin, Trajet Perec, volume 2, L’œil ébloui, 2024, 53 pages

François Bon, L’espace commence ainsi, L’œil ébloui, 2024, 53 pages

Yokna, Permutation, L’œil ébloui, 2024, 53 pages

https://www.loeilebloui.fr/collection-perec-53/

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