Le cinéma central, par Fabrice Gabriel, écrivain

« J’ai l’impression que les professeurs qui comptèrent pour moi, en ces années d’apprentissage, furent surtout des cinéastes, ceux par exemple qui faisaient l’acteur dans les films des autres, comme des donneurs de leçons inédites invités à une espèce de masterclass (le mot n’était pas encore à la mode) sur le cinéma et la vie : Jean-François Adam chez Pialat, Pialat lui-même chez Eustache, et puis Eustache chez Wenders qui emploie Nicholas Ray ou Samuel Fuller, lequel est aussi chez Godard, qui fait jouer Fritz Lang, et ainsi de suite. J’aimais ces liens, la ronde de ce monde, cette famille-là. »

Il est peut-être idiot de l’écrire ainsi, à l’heure de la valorisation du chic trash, mais Au cinéma Central, de Fabrice Gabriel, témoigne de grandes valeurs morales portées par une langue noble et claire, sans afféterie.

Loin des sempiternelles considérations sur les transfuges de classe, Fabrice Gabriel, qui a grandi dans une ville modeste de l’Est de la France, évoque avec pudeur, dans la collection de textes autobiographiques dirigée au Mercure de France par Colette Fellous, ce qui l’a fondé intimement et a animé la loi de ses désirs : la fréquentation d’un cinéma, le Central. 

Fabrice Gabriel a occupé d’importantes fonctions, sans s’en glorifier, ni se monter du col comme disait si bien Flaubert – il fut notamment attaché culturel à New York et directeur de l’Institut français à Berlin -, mais se souvient d’abord de ses années passées dans un cinéma aujourd’hui disparu.

La vie a filé, nous sommes des somnambules, le septième art le sait, qui invente des fantômes.

Sous-titré « Une éducation sentimentale », Au cinéma Central évoque la façon dont les émotions fondatrices vécues dans la jeunesse constituent non seulement le socle de notre vie entière, mais sa plus intense vérité.

Une petite église protestante est devenue un cinéma, qu’habiteront des divinités inoubliables, Gary Cooper, Joan Crawford, Jean-Pierre Léaud.

Passent les films de Jean Eustache, Samuel Fuller, Rainer Werner Fassbinder, Andreï Tarkovski, Wim Wenders, des westerns.

Des amis américains et allemands vers qui ira le futur écrivain de Fuir les forêts, Norfolk, et Une nuit en Tunisie.

Des films, des visages sur grand écran, conduisent un destin, la fiction passe des images animées à la vie, l’informe, la crée.

« Je ne sais à vrai dire ce qu’aurait pensé ma mère de ce que j’irais faire à Berlin, elle qui avait gardé de l’Allemagne le souvenir d’une si grande peur, vécu la guerre dans la terreur du bruit des bottes, le son cadencé des pas militaires dont elle resta toute sa vie phobique, au point de tomber un jour dans les pommes devant la télévision qui diffusait un documentaire sur l’invasion de la Pologne. »

Mais quand rassemble-t-on les éléments épars d’une vie ?

Au moment de mourir, au moment d’écrire – lire Bergson/Proust -, au moment d’aimer ?

Eloge des Cahiers du cinéma, des ciné-clubs, des petites salles fabuleuses du Quartier latin, de la cinémathèque de Chaillot, de la revue de Serge Daney, Trafic.

Eloge de New York, tant aimée.

Accompagné d’une riche illustration filmique, Au cinéma Central se souvient des années de formation parisienne de l’auteur, des salles populaires de la Tunisie où il vécut – n’oubliez pas d’allumer votre cigarette -, de la rencontre d’Antoine Doinel à Berlin.

Mort de Sartre et de Roland Barthes : « En mai 1980, j’eus quinze ans. »

Le motif du pistolet est très présent dans Au cinéma Central – de celui du grand-père à celui des acteurs, à l’arme de nombre de suicidés -, jusqu’à ce vers de l’auteur de Stalker, précédant un propos sur Dillinger est mort, du désormais trop peu montré Marco Ferreri : « Et toi, mon double ébouriffé, mes côtés, / Fidèle tu marchais, avec un pistolet. »

Au bac de philo cette année-là, hier, il y a des siècles, fut posée cette question : « L’expression se libérer du passé a—t-elle un sens ? »

Fidèle lecteur, tu as quatre heures, ou deux minutes.

Fabrice Gabriel : « On s’aperçoit, et parfois c’est une douleur, à quel point notre si maigre destin fut décidé par ce qui nous entourait, dont nous n’avions nulle conscience : l’étroitesse de la cuisine, l’ignorance du vocabulaire savant, la politesse de principe devant les notables, eux-mêmes minuscules au regard de la société à peine agrandie de la ville voisine, et de plus en plus petits à mesure que le monde déploie ses cercles et que votre vie avance, un peu moins aveugle, puis soudainement éclaircie. Vous voilà vieux, vous avez traversé pour les quitter enfin les territoires de la bourgeoisie, vous avez connu les capitales, c’est passé. »

Oui, mais la beauté du cinéma, encore et toujours.

Un film de Nicholas Ray.

Antonioni.

La voix de Bruno Ganz dans Les Ailes du désir faisant entendre la langue merveilleuse de Peter Handke.

Fabrice Gabriel, Au cinéma Central, collection « Traits et portraits »  dirigée par Colette Fellous, Mercure de France, 2025, 162 pages

Monica Vittti, dans Le désert rouge, Michelangelo Antonioni, 1964

https://www.mercuredefrance.fr/au-cinema-central/9782715266957

https://www.leslibraires.fr/livre/24729620-au-cinema-central-une-education-sentimentale-fabrice-gabriel-mercure-de-france?affiliate=intervalle

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