La part de l’ombre, par Jean-Philippe Toussaint, écrivain-photographe

©Jean-Philippe Toussaint

« La photo – et l’art, sans doute – est une expérience de vie, une expérience intime dont le sens réside davantage dans sa réalisation que dans l’œuvre elle-même. » (Jean-Philippe Toussaint)

Composé de trente-six textes – comme une pellicule standard peut contenir trente-six poses -, et d’une centaine de photographies, essentiellement en noir et blanc, L’instant visible révèle le regard très beau, comme une caresse légère, de Jean-Philippe Toussaint sur le monde et les êtres qu’il aime.

On sait le goût de l’écrivain corso-belge pour les descriptions très cinématographiques – lire son grand œuvre aux Editions de Minuit -, on a pu voir çà et là ses films et photographies, mais L’instant visible, que Xavier Barral avait décidé de publier en 2017, et que son équipe a repris avec Atelier EXB, est en quelque sorte le roman véritablement concerté de ses photos.   

©Jean-Philippe Toussaint

Peuplé de photographies invisibles, jamais prises, ou seulement de manière mentale, et de quelques images d’archive, cet ouvrage possède cependant une colonne vertébrale : les photographies prises en Asie au Nikon FM2 entre 1998 et 2001.

Souvenir des anciens appareils, un Instamatic Kodak – des photographies de mises en scènes prises par un adolescent de treize ans -, puis un Praktica – très beau portrait de sa mère.

Kyoto inspire l’écrivain, qui photographie ses nuits, notamment le bar Hachimonjiya, tenu par Kai Fusayoshi, en quelque sorte son mentor : « C’est lui qui m’a appris à ne pas craindre l’obscurité, à faire des photos en 125 ASA avec des sources de lumière très faibles, sans pour autant « pousser » la pellicule, avec des temps de pose très longs, et, à l’arrivée, un noir et blanc très contrasté, des effets de flou, un tremblé dans le visage du modèle, et la main du photographe qui s’efforce de ne pas bouger en appuyant sur le déclencheur. »

Et, continuant superbement : « Cela aura été la grande leçon de Kyoto – ma nuit de Kyoto -, ne pas avoir peur du noir, ne pas avoir peur de l’ombre, ne pas avoir peur de la nuit. La nuit, c’est la page blanche du photographe. »

Images d’un couple amoureux, tendresse, lumières noires.  

©Jean-Philippe Toussaint

Jean-Philippe Toussaint appelle photos littéraires les photographies qui engendrent des scènes écrites, citant les lustres à Tokyo dans Faire l’amour, et la fuite à trois sur une moto en Chine dans Fuir.

Images de route, vagabondages, photogrammes de films inexistants.

Succession de photographies – à Venise, Chicago -, acqua alta du temps, au fond insaisissable.

Les portraits (de) Chinois sont très beaux (sont-ils absents ou présents ?), aussi ceux de Madeleine, silhouette nue dans la pénombre de l’hôtel Récamier, place Saint-Sulpice (Paris).

©Jean-Philippe Toussaint

Visions de Madeleine, de Proust, de sainte, de compagne aimée dont le pied s’envole d’une baignoire – voir en fin de volume une admirable planche contact montrant des madeleines en lévitation.

Autoportraits : avoir été, être, s’étonner d’être cette forme-là à cet instant précis, dans cet endroit du monde.

Dans un entretien avec son ami Philippe Séclier, l’écrivain l’affirme : « La photographie, c’est une réalité augmentée. »

Jean-Philippe Toussaint, éditions Nathalie Chapuis, avec la complicité de Philippe Séclier assistés de Camille Cibot, design graphique Coline Aguettaz, relecture Florian Berrouet, fabrication François Santerre, photogravure Les Artisans du regard, partenariats Yseult Chehata, diffusion Ophélie Meheymani,L’instant visible, Atelier EXB, 2025

https://exb.fr/fr/home/676-jean-philippe-toussaint-l-instant-visible.html

©Jean-Philippe Toussaint

http://jptoussaint.com/

https://www.leslibraires.fr/livre/25161772-l-instant-visible-jean-philippe-toussaint-atelier-exb?affiliate=intervalle

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