
Désidération ©SMITH
« Cet homme a tout du personnage vengeur, shakespearien ou dostoïevskien, mû par une énergie rédemptrice par-delà la mort, soulevé par un désir d’en découdre, passant outre toutes les menaces. »
Je n’ai pas lu, depuis le livre de Gilles Collard sur Klaus Mann paru chez Flammarion en août 2025, d’essai aussi passionnant et bien écrit que celui qu’a composé Léa Bismuth en hommage au révolutionnaire Auguste Blanqui (1805-1881), Etoiles communes, dont la pensée ici réactivée est une arme supérieure pour combattre et traverser nos temps maudits.
Auguste Blanqui ? une logique, dirait-on aujourd’hui, intersectionnelle, socialiste, écologiste, décoloniale, condamnant la domination occidentale et la barbarie du progrès.
Une puissance de rupture hautement émancipatrice.
43 années et deux mois de prison entre 1831 et 1879, une participation, en corps ou idées, aux luttes de son siècle – Révolution de 1830, Insurrections de 1839, Révolution de 1848, Commune de Paris -, une pensée de l’organisation clandestine préparant la prise de pouvoir par une minorité au nom d’une transformation sociale pour tous, une discipline de fer, un refus absolu de se compromettre avec l’ordre bourgeois.
Enfermé au château du Taureau, dans la baie de Morlaix, alors qu’éclate l’insurrection parisienne de 1871 – il est arrêté la veille de la proclamation de la Commune -, ayant interdiction de regarder la mer (on craint son évasion), Auguste Blanqui, qui est le seul prisonnier de cette prison sur l’eau, observe les étoiles, écrivant, en matérialiste à la façon de Lucrèce, un livre étonnant, inattendu, L’Eternité par les astres.
Rétablissant le lien perdu entre le ciel et les hommes, le lecteur de Marx et de Bakounine pense l’alliance du microcosme et du macrocosme pour une pratique révolutionnaire renouvelée.
Léa Bismuth l’a lu au plus près, au présent, et c’est enthousiasmant.
Une phrase superbe de Nietzsche inaugure sa méditation : « Nous voulons croire à notre amitié d’étoiles, même s’il nous faut être ennemis sur cette terre. »
Blanqui le visionnaire est décrit comme un homme magnétique, un être radical, de l’effraction permanente.
« Les raisons pour lesquelles il a passé sa vie à se battre sont les suivantes : l’établissement d’un principe d’instruction universelle permettant de lutter contre l’ignorance ; l’abolition de tout privilège clérical et l’affirmation d’une république laïque ; une opposition aux injustices capitalistes dans le combat ouvrier, y compris concernant les inégalités entre les hommes et les femmes ; l’abolition de la peine de mort ; l’arrêt immédiat des violences faites à la nature justifiées par le « progrès », celui de l’asservissement et du colonialisme. »
Avec Blanqui, il faut lever les yeux, penser astre contre désastre, monde uni contre démonde.
« « L’Eternité par les astres » est un texte crypté. Son auteur le dissimule à peine. Le programme politique de Blanqui s’y trouve en réalité développé point par point, et ce sont les comètes qui vont incarner dans ces pages des créatures qui ressemblent à s’y méprendre aux révolutionnaires sur les barricades, se soulevant, défendant leurs libertés corps et âme. »
Savoir se soulever – on peut se souvenir de l’exposition de Georges Didi-Huberman au Jeu de Paume (2016) -, comme ces groupes d’intelligence qui aujourd’hui défendent combattivement la terre.
Quitter le banc gluant des assis, des rassis, des rancis.
Etoiles prolétaires, rejoignez la lutte sur Terre !
Terriens, défendez le ciel contre son envahissement par des satellites toujours plus nombreux (15 000 à ce jour, bientôt 40 000).
« La vision écologico-politique de Blanqui va donc de pair avec une critique acerbe et féroce de l’humanité destructrice. »
Poursuivant les réflexions de l’insurgé, Léa Bismuth reprend avec Kristin Ross l’idée de « forme-Commune » pour penser les luttes de notre temps, le phénomène des ZAD, Nuit Debout (2016), les Gilets jaunes (2018), les manifestations importantes contre la loi Travail et la réforme des retraites.
Pour une forme mouvante, une écoute respectueuse et amoureuse du vivant, une fusion de la politique et des arts, une ouverture, un déplacement intime, une solidarité de fond envers les inconnus.
Pour un singulier universel conscient des luttes à mener ensemble.
Pour une politique des bifurcations.
Pour une ivresse de la nuit.
Invitée par la Villa Albertine dans la petite ville de Marfa, au Texas, l’auteure de L’art de passer à l’acte (PUF, 2024) y a relu L’éternité par les astres, non loin des sites d’implantation des firmes astrocapitalistes Blue Origin et SpaceX, faisant l’expérience de l’espace, désert terrestre et vastitudes célestes, mais aussi des œuvres in situ de Donald Judd.
Méditations sur le voyage spatial et le désert à propos des documentaires de Werner Herzog (Wild Blue Yonder) et Patricio Guzman (Nostalgie de la lumière).
Le contrat social (1989) de Michel Serres est longuement évoqué : diagnostic d’une terre exsangue – couverte de pollution excrémentielle de diverses natures – en son devenir acosmique, qu’il s’agit de reconsidérer dans ses multiples interrelations.
Nous reconsteller.
« Imaginer, écrit-elle encore, est un verbe d’action. »
Nous residérer, dirait l’artiste SMITH.
« Il s’agirait, avance Léa Bismuth, d’écrire une vie nouvelle. Car il est grand temps de sortir des prisons, les vraies, les seules, celles de la bêtise et de la haine, du capitalisme néolibéral qui méprise précisément la communauté des étoiles, c’est-à-dire l’amitié stellaire, c’est-à-dire l’imagination des possibles. »
Une bonne part de la gauche française, dévitalisée, meurt de s’être enfermée dans l’obsession des mœurs, elle pourrait retrouver avec Blanqui – et Charles Fourier, et Louise Michel, et Rosa Luxemburg, et Walter Benjamin, et Günther Anders, et Guy Debord, et Felix Guattari, et tant d’autres éveillés tels que Paul Virilio, Jean Baudrillard, Daniel Bensaïd, Bruno Latour, Jacques Rancière, Edgar Morin, Frédéric Neyrat, Michael Löwy, Marielle Macé, Frédérique Aït-Touati, et Donna Haraway – la vigueur qui lui manque tant.
« Une harmonie secrète s’établit entre la terre et les peuples qu’elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s’en repentir. Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort. »
Blanqui ? Non, son frère Elisée Reclus.
Lecteur, lectrice, toi aussi tu as des armes.

Léa Bismuth, Etoiles communes, Actes Sud, 2026, 192 pages
https://actes-sud.fr/etoiles-communes
Photographie de couverture, Désidération (Année 2666), SMITH
