
« Je veux qu’on se taise quand on cesse de ressentir. » (André Breton)
Lâchez tout, partez sur les routes, écoutez vos rêves, libérez votre inconscient, associez follement, soyez sensible à la logique des synchronicités, refusez les autorités.
« Aller au bout de la singularité » (Annie Le Brun).
Je reviens sans cesse à André Breton, qui fut à l’écoute, sa vie entière, des signes du merveilleux existentiel, tout en cherchant à en produire.
Publié à l’occasion des cent ans du premier Manifeste du surréalisme, geste inaugural, finalement peut-être peu analysé – comme Vague de rêves, d’Aragon -, le premier numéro des Cahiers Breton nous rappelle la puissance de son œuvre brûlante, étonnante, explosante fixe.
Mais où en sommes-nous avec ce mouvement révolutionnaire ?
« Breton, insiste Annie Le Brun, appelle à la souveraineté comme force utopique, comme seule énergie capable de rendre le monde vivable. »
La belle insurgée cite aussi Benjamin Péret : « Le poète n’est pas maudit, c’est lui qui maudit le monde. »
Bousculer le langage, bousculer les images, changer de paradigme, rejeter les chaînes.
Le marché récupère la mise, c’est son dessein, entrons donc dans la clandestinité de la transparence, avec umour (Jacques Vaché).
Très civilisé, André Breton existe à l’état sauvage.
Fut-il, furieux Commandeur, l’homme des exclusions et des anathèmes ?
Il serait plutôt celui de la célébration : « André Breton fut, le premier, l’homme des hommages. Hommage à Jacques Vaché, Guillaume Apollinaire, Alfred Jarry, Saint-Pol-Roux, à ses amis surréalistes Max Ernst, Yves Tanguy, Antonin Artaud, plus tard au Douanier Rousseau, Charles Fourier et bien d’autres encore qui peuplent le Dictionnaire abrégé du surréalisme, l’Anthologie de l’humour noir et les nombreuses préfaces dont André Breton fit don à celles et ceux avec lesquels le contact s’était, une fois pour toute, établi. » (Emilie Frémond)
Avancer, ensemble, dans la nuit.
Dans les champs magnétiques.
Dans un monde neuf.
Louis Aragon le décrit ainsi : « J’ai connu ce personnage au milieu des circonstances les plus extraordinaires, il y avait sur son passage des signes et des bouleversements. Il y a longtemps que je ne le sépare plus de ce nimbe doré, qu’on s’étonne parfois de voir se promener à hauteur d’homme le long des grands boulevards. »
Un mage, un initié, un éveillé – bien plus qu’un pape.
Péret encore, en 1950 : « Le temps était aux aurores boréales invisibles dans les salles d’attente du dictionnaire / Tu lançais le Manifeste du surréalisme / comme une bombe explosant en vol de paradisiers faisant le vide dans la basse-cour »
Bertrand Schmitt évoque la façon dont le Manifeste fut reçu en Tchécoslovaquie (lire aussi Vitezslav Nezval), Loreto Casado en Espagne, Jon Graham aux Etats-Unis (texte, admiré par Henry Miller et Robert Motherwell, qui n’a été traduit en intégralité en anglais qu’en 1969).
Michael Löwy tonne : « Face aux apôtres de cet ersatz de « liberté », aux apologistes et propagandistes de cette misérable contrefaçon, il est temps de faire voir le véritable visage de la Liberté, effrayant, sauvage, terrible et merveilleux à la fois, capable, comme la Méduse archaïque, de transformer en pierre, par son simple regard, ses ennemis. »
Les Cahiers Breton, ce sont aussi des dessins (Cristina Botta), des photographies (Aude Juncker, Claude Bommertz), des poèmes (Malou Rivoallan, Thierry Renard, Christian Viguié, Anne Wattel).
Se révolter, expérimenter, ne plus seulement exister, mais vivre.
Que peut la poésie ? Tout.
Si elle se dégage du popoétique.
Pour faire l’amour en faisant la guerre.

Cahiers Breton 1, direction de publication Axelle Felgine et Jean-Sébastien Gallaire, Editions Les Cahiers, 2025, 268 pages
https://editionslescahiers.fr/
Contributions de Frédéric Aribit, Annie Le Brun, Marie-Paule Berranger, Emilie Frémond, Christian Viguié, Michael Löwy, Antoine Poisson, Stéphanie Pahud et Arnaud Buchs, Bertrand Schmitt, Loreto Casado, John Graham, Anne Wattel, Christina Botta, Stéphane Néri, Thierry Renard, Aude Juncker, Claude Bommertz, Malou Rivoallan, Fabrice Pascaud