Haïti, une identité carnavalesque, par Corentin Fohlen, photographe

CARNAVAL DE JACMEL, 19 FEVRIER 2017.
© Corentin Fohlen/ Divergence

Karnaval Jacmel de Corentin Fohlen est un livre somptueux (éditions Light Motiv, 2017).

Emergent d’un noir profond des figures de carnaval d’une puissance sidérante, tant elles sont effrayantes ou inventives.

Ce ne sont plus des femmes, des hommes, des enfants, mais des monstres impossibles, des créatures burlesques, des démons, des fragments d’une réalité archaïque, des entités de désenvoûtement.

Nous sommes à Jacmel, dans l’île d’Haïti, dans un pays où la force de création est à la mesure du mal qui l’atteint régulièrement.

Tel un esprit frappeur, Karnaval Jacmel laisse son spectateur à terre, avant de l’inviter à entrer à son tour dans la danse des métamorphoses les plus folles, et drôles.

Georges Bataille n’appelait-il pas cela la part maudite ?

PORTRAITS DE COSTUMES LORS DU CARNAVALE DE JACMEL, HAITI 2016.
© Corentin Fohlen/Divergence

Dans l’orthographe que vous avez choisie pour votre livre Karnaval Jacmel (éditions Light Motiv, 2017), le mot Karnaval m’évoque le film éponyme de Thomas Vincent (1999) sur le carnaval de Dunkerque, avec l’actrice Sylvie Testud. Y avez-vous songé au moment de titrer votre ouvrage ?

Aucune référence à ce film que je ne connais pas. Il s’agit d’un mélange du créole et du français, les deux langues officielles en Haïti.

A quelles difficultés vous êtes-vous heurté pour la composition de votre livre de nature très plastique ? A quoi renvoie le choix de la couleur orange pour la couverture ?

Le plus complexe a été la reproduction du noir, très présent dans le livre, pour être certain qu’il soit profond et bien rendu à l’impression. Avec l’éditeur nous étions également inquiets du rendu de la couverture, avec cette dépose d’argenté sur le personnage, une première semble-t-il pour l’imprimeur et dans ce genre de livre.

Le choix de la photo pleine page et de couleurs vives vient aussi d’un ras-le-bol de ma part de ne plus voir ces dernières années que des livres photos sans images, avec de grands aplats gris et ternes. Aseptisés. Des livres complètement dépressifs je trouve, et qui se ressemblent tous, avec une part de snobisme propre à la photographie contemporaine. Je voulais ramener l’image en couverture non plus comme quelque chose de ringard, mais comme une affirmation du sujet principal. Même les librairies en ont marre de ces livres qui ne racontent rien dès la couverture et n’intéressent d’ailleurs pas le grand public. Je ne veux pas faire de livre pour une élite concernée, mais pour attirer le plus grand monde à s’intéresser à Haïti.

Jacmel est la première ville touristique d’Haïti. Comment percevez-vous ce lieu, dont est originaire le poète René Depestre, qui accompagne de deux textes votre livre ? Quels ont été les effets ici du tremblement de terre de 2010 ?

J’ai eu l’honneur que ce grand écrivain, considéré comme le plus grand des écrivains haïtiens, me cède deux de ses textes pour accompagner mon travail. Cela permet de laisser la parole aux premiers concernés, les Haïtiens, à la poésie, à ce langage si particulier dans la littérature.

PORTRAITS DE COSTUMES LORS DU CARNAVALE DE JACMEL, HAITI 2016.
© Corentin Fohlen/Divergence

Jacmel est l’une des plus belles villes du pays. Avec un rivage bordé de plages, un patrimoine historique et une richesses créative phénoménale. Elle a été en partie abîmée par le séisme, mais des travaux de mise en valeur de son patrimoine sont en cours.

Le culte vaudou y est-il particulièrement sensible ? La mort est-elle si puissante à Jacmel qu’il faille des costumes aussi effrayants pour la conjurer ? L’un de vos personnages est un guédé, esprit de la mort.

Etonnamment, le vaudou est assez peu représenté dans le carnaval. En même temps, le vaudou haïtien n’a rien de folklorique dans le pays, c’est une réalité quotidienne. Il n’y a donc pas de raison qu’il finisse comme un simple folklore. Le carnaval est là pour exorciser les malheurs de l’année passée. Cette catharsis se rapproche par certains côtés du rôle joué par le vaudou.

Depuis quand le carnaval existe-t-il ? A-t-il été importé par les blancs ? Comment est né le projet de photographier des carnavaleux ?

Le carnaval vient de la tradition du Moyen Âge, importée sur l’île avec l’arrivée des premiers colons français. Les anciens esclaves se le sont réappropriés à l’indépendance du pays en 1804. Pour mettre en lumière ce carnaval féérique, j’ai voulu utiliser la tradition du studio de rue.

Vous sentez-vous de plus en plus haïtien ? Votre précédent livre Haïti (Light motiv, 2016) a reçu un accueil critique exceptionnel.

Je suis trop français pour être haïtien ! Mais je suis profondément passionné et amoureux de ce pays et de son peuple, ça oui ! Plus j’explore ce pays et son histoire, plus je décèle les merveilleuses richesses qui le composent. Si mon premier livre Haïti avait simplement permis de changer le regard sur ce pays, ce serait merveilleux, mais je crains qu’il faille du temps et beaucoup d’énergie avant que les réflexes changent. Encore la semaine dernière, j’écoutais une émission sur France Inter sur Haïti : sept ans après, on nous bassinait encore avec le tremblement de terre ! Du malheur, toujours du malheur. Haïti est toujours un fantasme.

PORTRAITS DE COSTUMES LORS DU CARNAVALE DE JACMEL, HAITI 2016.
© Corentin Fohlen/Divergence

Comment comprendre la dimension politique du carnaval de Jacmel ? Des soldats de l’ONU (la MINUSTAH) sont caricaturés.

Comme tous les carnavals du monde, ils servent au peuple d’exutoire, et permettent de critiquer ouvertement les personnalités ou fonctions des gouvernants du pays.

Vous avez reçu le soutien de l’Institut Français de Port-au-Prince. Quelles sont les spécificités du travail de son directeur Jean Mathiot ? Des expositions, par exemple de vos photographies, sont-elles organisées dans les locaux mêmes de l’Institut Français ?

L’Institut Français, par le biais de son directeur Jean Mathiot, me soutient depuis l’année dernière en réalisant des expositions sur mon travail (en 2017 et 2018), et en m’invitant à en parler à nouveau cette année en février lors d’un débat public. L’IFH est, avec l’institut Fokal, le lieu où s’organisent le plus d’évènements culturels gratuits dans la capitale. Alors que peu d’institutions culturelles existent dans le pays, il est fondamental que ce lieu existe pour la jeunesse haïtienne avide de s’exprimer.

Avez-vous fréquenté pour vos recherches sur le carnaval l’Université Publique du Sud-est à Jacmel, dont Jean-Elie Gilles est le Recteur ?

J’ai rencontré plusieurs personnalités de jacmel, spécialistes du carnaval, dont jean Elie Gilles qui m’a fait l’honneur d’écrire un éclairage historique dans mon livre.

L’esthétique du photographe Charles Fréger, son goût des costumes, le systématisme des portraits, le travail documentaire sur les notions d’identité et d’altérité proche de l’anthropologie, a-t-elle pu vous inspirer ?

PORTRAITS DE COSTUMES LORS DU CARNAVALE DE JACMEL, HAITI 2016.
© Corentin Fohlen/Divergence

J’ai découvert et apprécié son travail sur les Bretonnes. Mais la tradition du portrait in situ date des premiers anthropologues qui photographiaient les peuplades qu’ils croisaient. Depuis, c’est devenu un genre en soi.

Quelles traces reste-t-il des Indiens Taïnos et Arawak qui peuplaient l’île de Saint Domingue quand Christophe Colomb la découvrit ?

Très peu de traces. Quelques inscriptions dans des grottes, des cailloux gravés, des crânes sculptés. Un couple de collectionneurs privés haïtiens a bien amassé de nombreux objets, mais l’Etat haïtien ne travaille pas sur les premiers habitants de l’île.

Quel personnage auriez-vous choisi pour participer au carnaval de Jacmel ?

Pas simple cette question ! J’aime bien me déguiser, mais je crois que pour beaucoup, le costume de photographe est en soi un déguisement ! ah ah ! (rire satanique de l’intéressé)

Propos recueillis par Fabien Ribery

Karnaval_COUV_IMPRESSION BD

Corentin Fohlen, Karnaval Jacmel, textes René Depestre et Jean-Elie Gilles, éditions Light Motiv, 2017

Site de Corentin Fohlen

Light Motiv – éditions

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