Leurs trésors sont des plumes d’oiseaux, ou philosopher à l’arc, par Jean-Paul Curnier

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« Enfin, si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux. » (René Char, Les Matinaux, 1950)

Dans Humanimalités (Léo Scheer, 2004), Michel Surya pensait, de Franz Kafka à Pierre Guyotat, à la métamorphose de l’homme en déchet, et à son « inéliminable animalité ».

Pour son ami Jean-Paul Curnier, il s’agit de sa part la plus précieuse.

Dans un texte fondamental, Philosopher à l’arc (éditions Lignes, 2016), l’auteur de La Culture, suicidée par ses spectres (éditions Sens & Tonka, 1998), analyse la dégénérescence de l’homme moderne, incapable désormais de tuer lui-même ce qu’il ingère.

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On peut commencer la lecture de cet essai par la fin, en parcourant ce que Jean-Paul Curnier, appelle le « Sentier de la guerre », soit un ensemble de notices biographiques très éclairantes pour comprendre l’éducation d’un enfant-trappeur (tipi, feu, arc, carabine, pièges à oiseaux, marches dans les bois, première corrida), parti vivre aux alentours de la trentaine dans le Tarn, sans argent : « Je me déplace à cheval, il faut se débrouiller pour manger, je retrouve la vie sauvage. »

Petit-fils de Résistant revenu des camps et coupant « toutes les clôtures en fil de fer barbelé qu’il rencontre », Jean-Paul Curnier découvre en 1974 le fameux Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, d’Eugen Herrigel, livre qui lui semble aussi familier que la lecture, trois décennies plus tard, de Ishi, Testament du dernier Indien sauvage d’Amérique du Nord, de Théodora Kroeber.

1983 : « Le monde que j’ai connu meurt sous mes yeux et s’effondre par pans entiers avec l’aide du plus grand nombre. Je reprends le sentier de la guerre. »

2004 : « Découverte de José Tomas, torero absolu, métaphysique, qui torée comme un chaman, invoque les esprits et parle aux taureaux avec une indescriptible douceur. »

L’année suivante, c’est l’achat d’un arc, et peu à peu la prise de conscience du besoin de réapprendre à tuer pour manger.

S’impose alors une formule agissant comme une formule ésotérique : « La chair que nous mangeons nous a déjà mangés. »

Philosopher à l’arc, c’est chercher à comprendre l’évidence d’une sensation, d’un accord parfait entre le sujet la cible, d’une disparition momentanée.

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Philosopher à l’arc, c’est apprendre, au moment de donner la mort, à être présent au monde, totalement, dans le silence, l’absence, et la pleine conscience.

Si l’on continue d’être carnivore, ce qui relève d’un choix chez l’humanoïde terminal, déléguer sa puissance de mort aux techniciens de l’abattoir est une ignominie : « A l’abattoir, ce ne sont pas des ennemis, ce ne sont pas des prédateurs connus et redoutés depuis toujours qui s’apprêtent à tuer, c’est une machine de mort où les conduisent par le licol leurs parents nourriciers. L’inattendu même. C’est une monstruosité sans doute par eux inconcevable. »

L’abattoir industriel, « lieu maudit », relève de l’abjection, d’un impensé majeur, quand les cours de la Bourse décident du nombre de bêtes à sacrifier.

Nous cachons la mort sous la cellophane des barquettes de supermarché, quand il faut entendre des cris résonnant sans fin contre des parois souillées de sang.

La chasse est d’un autre ordre : « Lorsqu’un gibier est abattu par un chasseur, lorsqu’un taureau est mis à mort par un matador, qu’un poisson est capturé par un pêcheur ou un homard par un plongeur, c’est un ennemi qui le tue. Il n’y a rien pour lui de surprenant ; pas plus que s’il parvenait à se sauver ou à le tuer à son tour. La relation d’animosité que l’animal entretient avec l’homme n’est pas le fait de passions négatives et d’une psychologie contrariée, mais de sa réalité de prédateur déjà établie : depuis leur naissance, les animaux et tous les organismes vivants, même les orties, ont des prédateurs et le « savent ». Depuis toujours. »

Réapprendre à donner la mort est pour Jean-Paul Curnier la meilleure façon d’échapper à notre « devenir-peluche » et au parc d’attraction planétaire, quand les objets, les marchandises, sont devenus l’horizon de toute chose, vivante ou non.

Le plastique, le caoutchouc et le silicone tendent à remplacer la peau, ses odeurs, ses aspérités, ses microbes, ses frémissements.

Le corps domestiqué est un corps reconfiguré selon les standards de l’infantilisme marchand – la Pachamama est désormais une poupée Barbie au sexe glabre.

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Reprendre alors peut-être avec l’indocile philosophe le sentier de la guerre menée à l’arc, pratique cynégétique dont la loi est exemplaire : « Ne tirer qu’avec la certitude de tuer (…) ; un chasseur doit impérativement manger ce qu’il tue et ne tuer que ce qu’il mange ; ne jamais tirer sur un gibier en difficulté, transi de froid ou affamé ; ne jamais tirer sur un animal en période d’accouplement ou, pour les femelles, en période de gestation ou d’allaitement. »

Tuer à l’arc, c’est regarder en face le gibier à qui l’on ôtera la vie, en renouant avec un geste de l’ordre d’une connaissance ancestrale, « qui a été nécessaire pendant 20 000 ans à la vie humaine ».

Dans la visée du cœur de l’animal, « en arrière de l’humérus, près du bas du thorax », s’abolit notre supposée extériorité, notre sensation de séparation d’avec la vie sauvage.

Le mourir est alors un accord entre le cœur de l’un et le cœur de l’autre : « Pour cela, il faut encourir un risque mental que connaissent tous les chasseurs à l’arc : celui de devenir soi-même la proie, à force de concentration, de confusion entre soi, l’arc, la flèche et la cible, de sympathie au sens fort du terme ; et d’y laisser momentanément la raison. »

 Philosopher à l’arc décrit donc une expérience spirituelle, qui propose un au-delà de la métaphysique, un accès « au fond inchangé de l’humain », à la possibilité d’un rapport au monde immédiat, profond.

Passer à la pensée animale, dépasser l’angoisse originelle d’une césure irréversible d’avec soi et l’autre, devenir sanglier, lui demander pardon, et se rendre invisible en se dissolvant dans la visée.

Imaginer alors la Déesse Vérité tenant un arc à la main, indifférente, et quelquefois souriante.

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Jean-Paul Curnier, Philosopher à l’arc, éditions Lignes, 2016, 160 pages

Editions Lignes

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Se procurer Philosopher à l’arc

(à Georges Lefebvre, mon arrière-grand-père boulonnais, champion de tir à l’arc)

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