La légende du Festival mondial du théâtre de Nancy, par Jean-Pierre Thibaudat

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Bread and Puppet Theater  © Pierre Chaussat 

Il s’est produit à Nancy, de 1963 à 1983, un événement considérable : la tenue d’un festival de théâtre révolutionnant les arts de la scène.

Au primat du texte se substituait celui du plateau, du corps en expansion, du jeu, des images, selon un principe dionysiaque qui en fit très vite le rendez-vous incontournable de la jeune création mondiale.

Né de l’esprit précis et survolté de Jack Lang, défricheur remarquable, docteur (thèse sur Le Théâtre et l’Etat), le monde entier se donna rendez-vous pendant deux décennies dans l’est de la France.

Lettres quotidiennes envoyées au Ministère des Affaires étrangères, aux ambassades, aux compagnies. Toujours plus, toujours plus loin.

Un principe cardinal : les spectacles seront donnés sans exception en version originale non sous-titrée.

Paris s’ennuie au très officiel Théâtre des Nations ? Direction Nancy où souffle un esprit de fête, des corps libres, des acteurs chamanes, le plaisir de la friche contre la norme du répertoire.

Il y a urgence à vivre, à danser, à inventer le théâtre permanent où reprendre des forces et réenchanter le rapport au monde, aux autres, à soi.

La Guerre d’Algérie vient de s’achever, il faut porter sur scène les luttes politiques et dépasser les faux clivages.

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Min Tanaka

Les libérateurs s’appellent Jerzy Grotowski, Robert Wilson, Pina Bausch, Tadeusz Kantor, Ariane Mnouchkine, Patrice Chéreau, André Engel, le Guild Theater Group de Birmingham (jouant Shakespeare comme personne), tant d’autres.

L’histoire de cette incroyable aventure théâtrale est aujourd’hui relatée, année après année, par l’écrivain et journaliste Jean-Pierre Thibaudat dans un livre paru aux éditions Les Solitaires Intempestifs – image du Bread and Puppet Theater en couverture, en 1968, sur la place Stanislas – Le Festival mondial du théâtre de Nancy, une utopie théâtrale 1963-1983.

Ouvrage conçu en partenariat avec l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), ce volume joliment édité/illustré s’impose désormais dans le cursus de tout étudiant en art, de tout lecteur curieux, des assoiffés d’oxygène et de beauté que sont les fidèles de L’Intervalle.

Relier le petit point au vaste monde, tel fut le pari réussi d’un festival porté par l’enthousiasme d’un grand nombre de bénévoles conscients de participer à la création d’un laboratoire théâtral unique au monde.

« Paradoxalement, la pauvreté du Festival engendra sa plus grande richesse : le bénévolat. Les bénévoles furent longtemps le moteur du Festival ; cela se compliqua quand on commença ) payer des troupes, des cadres, à recevoir à grands frais des invités prestigieux. »

1965, ce sont les premiers bombardements au Nord-Vietnam, mais ce sont aussi les leçons dispensées par Jerzy Grotowski sur les « muscles faciaux et les résonateurs vocaux ».

Vous trouvez que les jeunes artistes ont parfois l’air de conspirateurs, c’est vrai, ils le sont.

A l’heure de mai 68, la création sera éminemment collective et hautement inflammable. Le javanais Artaud brûle le cœur du public nouveau.

Le critique Bernard Dort aiguise sa plume (Le Théâtre Public), ainsi que Roland Barthes, Georges Banu, Denis Bablet. Florence Delay chronique pour La Nouvelle Revue française.

Les spectacles doivent être efficaces, ils durent une heure.

Les brechtiens s’opposent aux sentimentalos, et aux logiques de vedettariat. L’ombre passe à la lumière puis y retourne bien volontiers.

Quand le festival devient trop sage, manque d’irrévérence, son fondateur tempête.

De 1965 à 1986, une université théâtrale, le CUIFERD, successivement dirigée par Jean-Marie Villégier, Jean-Marie Patte, Michelle Kokosowski, Serge Ouaknine et Ricuardo Basualdo, cherche à accompagner par ses ateliers et groupes de réflexion l’aventure du festival, mais l’utopie se tarit peu à peu.

En 1980, Coluche est candidat à l’élection présidentielle, le festival est étranglé financièrement, et, tout ne va pas si mal,  l’artiste de butô Min Tanaka danse nu dans la rue.

Mourir à trente ans est un documentaire terrible de Romain Goupil sur l’extinction progressive de l’extrême-gauche dans les années 1960-1970.

A Nancy, on meurt à vingt ans, mais quelle jeunesse !

« L’erreur de tous les hommes, c’est de ne pas croire assez au théâtre. » (Caligula, Albert Camus, 1938)

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Le Festival mondial du théâtre de Nancy, une utopie théâtrale – 1963/1983, récit écrit et documenté par Jean-Pierre Thibaudat, éditions Les Solitaires Intempestifs, 2017, 400 pages

Editions Les Solitaires Intempestifs

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Se procurer Le Festival mondial du théâtre de Nancy

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