La sombre intimité de Carole Melchior, photographe

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© Carole Melchior

Apprendre à dormir la nuit est le premier livre publié de l’artiste Carole Melchior.

D’une composition très soignée, cet ouvrage est une cosa mentale, une plongée dans les arcanes de la mémoire et des émotions premières.

Construit selon la logique intime de la poétique des fragments reliés, de nature mystérieuse pour qui les reçoit la première fois, Apprendre à dormir la nuit questionne le temps, sa perception, et ce qu’il reste de ce que l’on a vécu, de nos expériences.

Flux de conscience, le travail de Carole Melchior est sensible aux lumières persistant dans la nuit, et à la présence d’un inactuel très contemporain au cœur de l’existence, comme une réserve d’être brut quand tout fuit ou menace.

Quel plaisir aussi que de découvrir une œuvre au moment de ses préliminaires.

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© Carole Melchior

Apprendre à dormir la nuit est votre premier livre publié. Est-il pensé comme le premier épisode d’une série plus ample à construire ? Pourquoi ce titre, et ce sous-titre, « Les fondations du rêve » ?

Le titre, Apprendre à dormir la nuit, est arrivé lors d’un atelier de travail avec l’artiste Elina Brotherus. Il s’agissait d’un atelier de recherche intense, lors duquel il a été demandé à chaque participant de trouver au fond de lui des moments de son existence constituant des axes majeurs dans sa construction émotionnelle. Il s’agissait d’aller chercher l’histoire en soi. Apprendre à dormir la nuit est une petite phrase que j’avais écrite parmi d’autres, mais elle est restée comme une évidence, elle est devenue le titre d’un travail que je développe depuis quelques années. Le sous-titre « Les fondations du rêve » s’est imposé lors d’une exposition personnelle ayant eu lieu au LUCA (Luxembourg Center for Architecture) en 2015. Il s’agissait d’une exposition monographique qui tentait d’aborder la question du réel, de la mémoire émotionnelle et des fonctions de l’art. Comment se révèle notre mémoire, comment se construisent nos pensées, comment se fondent nos souvenirs ? « Les fondations du rêve » était à l’époque, un clin d’œil en dialogue avec ce lieu principalement dédié à l’architecture. « Apprendre à dormir la nuit. Premier cahier, 24 images » se trouve dans la continuité de ces recherches, il a effectivement été pensé comme le premier livre d’une série de publications à venir.

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© Carole Melchior

D’où proviennent les images que vous avez effectuées ? Y a-t-il des captures d’écran ? Comment s’est opéré le montage ?

Au montage, je mêle des photographies de natures différentes. La narration visuelle reste abstraite. Il n’y a ni début, ni milieu, ni fin mais des rapports et des relations à créer. Pour « Premier cahier, 24 images », il était important de rester dans le concept d’un objet d’étude. Je l’ai imaginé comme un tout, par lequel la forme de l’ouvrage, son toucher et la manipulation même de l’objet se joignent au propos.

Vous avez choisi pour la couverture un quadrillage abstrait. Que symbolise-t-il ?

Il s’agit d’un détail d’une des images d’écran contenues dans le livre. Je l’ai agrandi afin d’obtenir la trame de l’image. La perception visuelle qui en émane m’intéresse. Pour ce livre, il y a le choix entre deux couvertures, celle du détail de l’image d’un nuage ou celle du détail de l’image d’un cervidé. Un motif abstrait, l’idée d’ouvrir le livre pour en connaître le sujet. Le rapport au fragment, à l’imaginaire.

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© Carole Melchior

Votre livre comporte vingt-quatre images, soit une seconde de film cinématographique. La composition de votre ouvrage est-elle de l’ordre d’un plan séquence halluciné ?

« Premier cahier, 24 images » est clairement lié à mon goût pour le cinématographe, aux vingt-quatre images de la seconde de film. À une période de ma vie, je visionnais jusqu’à trois ou quatre films par jour, j’étais totalement accro. Je ne voyais pas grand monde à cette époque. Des troubles émotionnels m’empêchaient de communiquer autant que je l’aurais souhaité. Les salles de cinéma, les cinémathèques, la bibliothèque du film, étaient devenues des refuges, des lieux d’études dans lesquels je me sentais bien. Mes prises de vues ont lieu dans le temps de la vie qui défile. Prise dans cette continuité, je capte des fragments, je suis en immersion. Il y a un certain vertige, le temps et l’espace deviennent sensibles. Quel est le fil qui relie ces instantanés ? Bergson, dans Matière et Mémoire parle d’épaisseur de durée, de moments de notre conscience. A travers mes expériences, j’aborde la question du temps, de la durée, de sa perception, de sa vérité, de sa relativité.

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© Carole Melchior
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© Carole Melchior

Vos personnages sont presque toujours de dos, hormis les visages apparents d’une petite fille et d’un adolescent faisant du skate, à la différence aussi des animaux regardant l’objectif. Pourquoi ?

 A l’origine il n’y a pas de raison consciente à ça. Quand je photographie, je tente de capter l’esprit de quelque chose. Ce sont des notes visuelles que j’accumule. Certaines prises de vue vont devenir des portraits, d’autres vont emmener ailleurs, s’intéresser à des objets, des situations, créer un paysage, un flux. L’image d’une personne que l’on voit de dos renvoie vers une lecture particulière. Il me semble que l’on s’approche de quelque chose d’intérieur. L’attention se fixe vers d’autres détails : les matières, la géométrie, l’absence aussi. Une recherche de sens se crée.

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© Carole Melchior

Votre livre est quasi exclusivement en noir & blanc, mais il y a quelques touches de couleur. Quand la couleur devient-elle nécessaire à votre travail ?

C’est vrai, j’aime le noir et blanc, il permet de créer ce rapport particulier au temps passé, il touche à la mémoire, au souvenir. Cependant, en regardant certaines images (noir et blanc) d’écran, la perception vibrante devient colorée. Si on envisage l’ensemble d’un travail en cours, et non pas des images individuelles, la couleur a de l’importance, elle arrive lorsqu’elle dit quelque chose de ce qui se joue. Une photographie, au-delà de son visionnage immédiat, laisse des traces. Une photographie noir et blanc peut contenir des visions colorées.

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© Carole Melchior

Vous êtes très attentive aux textures, aux tissus, aux mailles, aux chevelures, aux surfaces. N’y a-t-il pourtant pas chez vous la volonté de traverser l’image, sa pauvreté relative ?

Il est fondamental de traverser l’image, d’enclencher un processus. Mes photographies ne montrent pas quelque chose de bien défini, elles s’attèlent à découvrir des brèches. Nous touchons les images des yeux, elles nous pénètrent, elles résonnent en nous, l’espace du visible est connecté. J’aimerais dans ce sens partager un extrait du journal d’Alix Cléo Roubaud, que j’ai puisé dans le beau livre de Hélène Giannecchini Une image peut-être vraie : Alix Cléo Roubaud : « Dans quelle mesure ce qui  »sort du noir », naît du  »rien » est-il conforme au souvenir de l’image prise. Car le photographe n’a pas seulement vu le monde, il l’a au même moment rencontré plus ou moins simultanément, avec ses autres sens ; il l’a entendu, respiré, goûté, touché même ».

Vos photographies sont ponctuées de pages noires. Comment avez-vous imaginé le rythme d’Apprendre à dormir la nuit ?

J’avais besoin de ces pages noires. La pensée qui émerge face à une page blanche est très différente de celle qui émerge d’une page noire. Certaines pages ne contiennent pas de photo, juste ce rythme, du blanc au noir, du noir au blanc. Chaque photo prenant place à côté d’une page noire dialogue autrement avec l’histoire. Et puis, il y a le rapport à la salle de projection, aux thèmes que j’aborde, au sensible, à la couleur de la nuit. C’est intime tout ça, l’émergence des souvenirs, l’apparition des images. Il est important de trouver l’interaction perméable.

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© Carole Melchior

Par le choix d’un corps nu s’enfuyant dans la nuit, d’arbres flous cadrés dans l’urgence, monte en moi la sensation d’une catastrophe et d’un besoin de photographier tel qu’a pu le décrire Georges Didi-Huberman dans Images malgré tout (2003). La question de la survivance et de la persistance des images n’est-elle pas au cœur de votre œuvre ?

 Il est question d’un dispositif permettant d’aborder des questions nécessaires. Lorsque je rassemble et partage mon travail, il y a la volonté de formuler ces questions. Je me sers de mon vécu, de ces images qui adviennent. J’y trouve des cicatrices profondes. Giorgio Agamben dans son texte Qu’est-ce que le contemporain ? parle de sombre intimité. Le thème de la survivance et de la persistance des images est probablement au cœur de mes interrogations. Il y a l’image que l’on voit, et puis celle qui se forme. Par instants, elle apparaît, cette histoire que l’on porte en soi et dont on est également le vecteur. Il s’agit dès lors de trouver une distance possible, un moyen, une solution. Témoigner à sa façon, tenter de prendre position.

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© Carole Melchior

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Préparez-vous une exposition ?

Actuellement je travaille sur un second livre. Il y aura des expos, de nouvelles collaborations, tout cela au fur et à mesure. Je prends le temps.

Propos recueillis par Fabien Ribery

Carole Melchior, Apprendre à dormir la nuit, Premier cahier, 24 images, autoédition, 2018, 64  pages – soutien du Centre national de l’audiovisuel (CNA), Luxembourg – 300 exemplaires

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© Carole Melchior

Site de Carole Melchior

 

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