Un homme, ça s’empêche, mais ça peut fraterniser, par Albert Camus et Jacques Ferrandez

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« Au mois d’août, le soleil disparaissait derrière la lourde étoupe d’un ciel gris de chaleur, pesant, humide, d’où descendait une lumière diffuse, blanchâtre et fatigante pour les yeux, qui éteignait dans les rues les dernières traces de couleur. »

Adaptateur d’Albert Camus, le dessinateur Jacques Ferrandez aurait pu être son frère cadet, ayant offert à son aîné mort bien trop tôt, le 4 janvier 1960 dans un accident de la route, trois albums somptueux issus de ses livres (L’Hôte, L’Etranger, Le premier homme).

Autoportrait en partie dessiné, Entre mes deux rives (Mercure de France, 2017), n’est pas qu’un exercice remémoratif de nature égotiste, mais un vibrant hommage, à l’Algérie (l’auteur y est né, a grandi à Nice peu après sa naissance en décembre 1955, y est maintes fois retourné), à l’espace méditerranéen, et à l’univers camusien.

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« Aujourd’hui, il est aussi peut-être temps pour moi d’interroger à travers mon rapport à Camus, tout ce qui me relie à l’Algérie et plus généralement à la Méditerranée. D’une rive à l’autre. De mes deux rives. Entre mes deux rives. »

Alternant passages réflexifs sur sa pratique artistique (son adaptation du roman posthume inachevé, Le premier homme, publié en 1994 grâce à Catherine Camus, fille de l’écrivain et amie personnelle), descriptions de son quotidien (l’achat d’un jardin attenant à sa maison pour y construire son atelier, la lecture des carnets de rendez-vous de son père médecin, celle de l’acte de naturalisation de son grand-père), souvenirs (de Momo, le poète de la Casbah, d’Edmond Charlot, le libraire-éditeur, du bateau nommé Galinette, de la ville multiconfessionnelle d’Alep, de la rencontre à Sarajevo en 1996 du cinéaste Michael Cimino, de Francis Bueb/Malraux, d’une exposition pour tous à l’Institut français de Damas), balade à Alger (suivez le guide), propos biographiques concernant l’auteur de Noces et analyse de ses œuvres/personnages (Meursault, l’Arabe anonyme, la condamnation à mort), Jacques Ferrandez salue en Camus l’intellectuel qu’auront formé son instituteur Monsieur Germain et Jean Grenier, l’homme sensuel influencé par son oncle Ernest, et le fils fidèle n’ayant eu de cesse de se hisser à la hauteur de sa mère analphabète.

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Adapter l’histoire de Jacques Cormery (Le premier homme) nécessite, lorsque l’on est auteur de bande dessinée, de construire un scénario, inventer un découpage, trier entre les scènes, en éliminer certaines, varier les angles, imaginer des visages, avancer malgré les scrupules (un prix Nobel de littérature, tout de même).

Racontant l’Algérie depuis trente ans avec la série d’albums Carnets d’Orient, dans un empan chronologique couvrant plus d’un siècle de présence française, Jacques Ferrandez ne masque pas le sentiment de menace que pouvaient ressentir les colons/ « pieds-noirs », et l’ambivalence des échanges journaliers (un attentat à l’arme blanche aura lieu dans l’appartement de ses parents, situé face à celui des parents de Camus, dans le quartier populaire de Belcourt).

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« Mais après avoir dessiné dix albums de Carnets d’Orient, je me suis rendu compte qu’à force de vouloir éviter toute récupération d’aucune sorte, j’avais peut-être été un peu injuste avec ma communauté d’origine. Avec ma part de pied-noir. En travaillant aujourd’hui sur Le premier homme, je vois bien que Camus, enfant du pays, a eu envie et besoin de raconter l’Histoire vue par les siens. Lui qui a été le premier de sa lignée à aller à l’école, et à être capable de raconter la vie de ceux qui justement n’avaient pas d’histoire. »

Qui est l’hôte ? Qui est l’invité ? Qui est indésirable ?

Apparaît le beau visage de l’ami Boualem Sansal, vivant en Algérie malgré les menaces de mort, figure fraternelle.

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Albert Camus écrivait pour les sans-nom, les muets. Jacques Ferrandez, migrant des deux rives, est en cela aussi son héritier, conscient comme lui de la fragilité de la paix et des drames à chaque instant possibles.

Sarajevo au début des années 1990 : « C’était une répétition générale de ce qui se passe aujourd’hui à grande échelle dans ce Proche et Moyen-Orient déchiré. Sous nos yeux, nous assistions à une prémonition ou une anticipation de ce qui pourrait nous arriver si nous décidions de nous replier sur nos particularismes et nos identités, et si nous faisions remonter à la surface tout ce qui a fait notre histoire, lointaine et récente. »

Et le dessinateur de s’interroger dans les dernières pages de son beau livre : comment penser aujourd’hui un destin commun ?

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Jacques Ferrandez, Entre mes deux rives, Mercure de France, 2017, 226 pages

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Se procurer Entre mes deux rives

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