Belfast, la persistance des murs, par Gilles Favier, photographe

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© Gilles Favier

Pour le photographe Gilles Favier, aujourd’hui directeur artistique du festival sétois ImagesSingulières, la rencontre en 1981 de Christian Caujolle, créateur et responsable du service photo du journal Libération, fut déterminante.

La galerie Clémentine de la Ferronnière (Paris) lui offre aujourd’hui un bel accrochage (doublé d’un livre percutant) d’un travail au long cours mené à Belfast, capitale de l’Irlande du Nord depuis 1922 (un peu plus de trois cent mille habitants), où fut notamment construit le Titanic, et où s’affrontèrent républicains catholiques et unionistes protestants entre les années 1960 et les années 1990.

On appelle « Troubles » cette guerre civile qui fit en trente ans pas moins de trois mille cinq cents morts.

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© Gilles Favier

Gilles Favier découvre Belfast en 1981, y revenant régulièrement, happé par la tension entre les communautés en lutte, et les amitiés durables qui auront pu se nouer en ces lieux âpres.

Son livre n’est pas un mémorial de plus, même si la mort y est omniprésente, mais une ode à la vie par-delà le négatif.

En 1981, l’envie de partir devient un impératif existentiel : « Je suis abonné à Reporter-Objectif, un magazine photo mensuel. On y explique comment devenir correspondant de guerre et on y donne un tas de conseils pratiques forts utiles tels que : comment choisir le bon sac, le bon appareil, les bonnes chaussures… Le conflit le plus abordable, selon le magazine, le moins cher pour les apprentis photographes comme moi, est celui d’Irlande du Nord. Il faut prendre le bus à la Madeleine le soir vers 22 heures, puis un bateau à Calais en pleine nuit, un train pour Londres où l’on change de gare pour un autre train direction Stranraer en Ecosse, et enfin le ferry pour Larne, avant un dernier bus pour Belfast. Deux jours de voyage pluvieux garantis, une traversée jamais commode, mais un prix imbattable pour l’époque. »

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© Gilles Favier

L’ambition, exprimée de façon quelque peu provocatrice dans sa désinvolture assumée, pourrait paraître simplement personnelle (un jeune homme à la recherche d’adrénaline au contact de l’Histoire en train de se faire), si elle ne débouchait près de quarante ans plus tard sur un corpus d’images exceptionnelles, difficiles et profondément humaines, témoignant des drames et joies (parfois) d’une population combattive mais meurtrie.

A Belfast la déprimée, la boxe est une centrale énergétique soudant les corps et les âmes dans une même rage de coups de poings.

Rôde l’armée anglaise, dont on sait la brutalité (cf Ken Loach), voire la cruauté (fermer les yeux et imaginer quelques instants le martyre de Bobby Sands, redoublé par la rémanence des images du film de Steve McQueen, Hunger, évoquant les derniers jours du leader de l’IRA).

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© Gilles Favier

Les rues sont vides, désertées, mais la tension est à son comble quand la violence peut surgir à n’importe quel moment, et de n’importe quelle fenêtre abritant un sniper.

La brume mouille le pantalon, les chaussures, le visage, bien moins pourtant que les pleurs des amis réunis pour un nouvel enterrement.

Belfast jusque 1984 est chez Favier photographié dans en noir & blanc granuleux et désespérant.

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© Gilles Favier

Sur Bombay Street, les murs ont la parole, qui rappellent que les méthodes de la Gestapo n’ont pas fini d’inspirer les bourreaux du moment.

Belfast est une plaie, un funérarium, mais il y a les enfants, gueules cassées, oreilles décollées, bouches amères, pour qui l’on se battra jusqu’au bout s’il le faut.

Un chien renifle le cul de son voisin, tiens voilà un Anglais.

C’est le temps des cagoules, des armes automatiques et des charognards.

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© Gilles Favier

C’est le temps des ruines et des meetings, des portes barricadées et des coupures d’électricité.

Il fait froid, la ville est « sectaire, triste et mortifère ». Heureusement, il y a le pub de Tom, le Tom’s Kelly, où la fraternité n’est pas une utopie, mais le rire des bières entrechoquées autour du billard où l’on s’est disputés un peu plus tôt dans la soirée.

Avant de partir retrouver ses copains, un père a regardé son fils, pas certain que la nuit débouchera sur une aube.

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© Gilles Favier

On se bat pour un bout de rue, qui est bien plus qu’un secteur géographique, qui est un accent, des histoires de famille, des rêves, des solitudes d’enfance.

Barricades, voitures brûlées, défilés, attentats, rires, ivresse, baisers, douleurs.

Gilles Favier, an 2000 : « Il y a eu les accords de paix en 1998 et pourtant le cloisonnement de la ville continue, se pérennise. Ces murs qui séparent les communautés, les quartiers, les rues parfois lacèrent la ville et y perpétuent une division spatiale. Ils sont souvent couverts d’immenses peintures murales, qui donnent le tempo politique, l’humeur du moment. »

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© Gilles Favier

La guerre n’est plus une réalité de chaque jour, mais les stigmates dans la ville perdurent, les logiques de ségrégation, et les souvenirs des disparus, les blessures.

2015 : « A Belfast-Ouest, près de Dunkville Park, un arbre aux jeunes suicidés républicains ajoute à la morbidité ambiante. Le vernis posé sur la ville ne trompe personne, sauf les touristes peut-être. »

2017 : « Je me dis que cette fois-ci c’est ma dernière « ballade » nord-irlandaise, mon dernier voyage. Trop d’autres histoires en suspens. J’arrive et la tension est palpable ; le Brexit est passé par là, qui a rebattu les cartes pour le pire. Les amis sont atterrés et craignent un grand retour à un passé qui n’est pas encore digéré. »

La tonalité est sombre, comme l’ensemble d’un livre plein de larmes et de rage, à l’heure où les identités se réarment, et où l’effort de faire civilisation s’avère impossible pour beaucoup.

La mort semble redevenue notre passion.

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Gilles Favier, Belfast, préface d’Olivier Margot, textes de Gilles Favier, éditions Clémentine de la Ferronnière, 2018

Exposition à la galerie Clémentine de la Ferronnière jusqu’au 13 juillet 2018

Site de la galerie Clémentine de la Ferronnière

Site de Gilles Favier

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© Gilles Favier

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