L’ordre du désordre, She’s Lost Control, par le collectif Tendance Floue et Charlotte Guy, éditrice

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© Olivier Culmann

La seconde livraison du projet « She’s Lost Control », conçu par Charlotte Guy, fondatrice de la maison d’édition Charlotte sometimes, est un travail radical issu d’une recomposition très rock des archives de l’agence Tendance Floue.

L’ambition de ce petit livre imprimé selon le procédé risographique est d’être un objet à la fois fragile et percutant, clandestin et central, comme un flash pleine face dans la nuit.

Ici, tout est sensation, intuition, musique libre.

She’s Lost Control volume deux, ça tache et ça tend à faire perdre connaissance. Ça dit le multiple et l’inouï, ça éclate le regard,

Il faudrait penser plus souvent l’édition comme un tampon d’éther sous le nez.

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© Denis Bourges

Tu as appelé le livre collectif dont tu es l’éditrice She’s Lost Control, ce qui est aussi le titre d’une chanson du groupe britannique Joy Division. Cet ouvrage est-il donc à considérer comme d’obédience post-punk ?

La trouvaille du titre revient à Philippe Dollo. Ce livre est le second numéro d’une collection qui a pour nom « She’s Lost Control », le premier avait été édité avec des photographes de Hans Lucas. J’avais l’idée de la collection, je voyais l’objet, j’avais décidé de la charte graphique, il manquait un nom. Philippe a été brillant. C’est difficile de nommer quelque chose que tu souhaites inscrire dans le temps, et qui devra réunir différentes personnes à différents moments. Et celui-ci est venu dans la même spontanéité que « Charlotte sometimes » (The Cure). Il y a la contradiction, la perte de contrôle mêlée à la « charte ». Il y a aussi le pronom « she », qui pourrait être Charlotte. C’est un peu personnifié. Je l’abrège par SLC, assez drôle la référence de Salut Les Copains, assez loin du post-punk pour le coup. Tout le monde ne connaît pas Curtis, la danse du papillon crevé, etc. Est-ce que cela a à voir de près ou de loin avec sa chanson ? je n’en sais rien. Peut-être que Sometimes est plus un producteur, ou un groupe de rock. Elle a quatre ans seulement.

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© Michel Slomka

Comment est né le projet de collaborer avec le collectif Tendance Floue, puisque les images présentes dans ton ouvrage sont de ses membres, Alain Willaume, Patrick Tourneboeuf, Flore-Aël Surun, Meyer, Bertrand Meunier, Philippe Lopparelli, Yohanne Lamoulère, Caty Jan, Mat Jacob, Grégoire Eloy, Olivier Culmann, Gilles Coulon, Antoine Bruy, Denis Bourges, Thierry Ardouin et Pascal Aimar ?

J’ai vu le film Poesis il y a deux ans, j’ai adoré. Parfois on se dit qu’on a des accointances (en fait je pense que personne ne dit « accointances »), et qu’il faut les creuser. Poesis c’est beau, cela correspondait à l’idée du beau que je voulais montrer. Le monde est désespérant, désespéré, mais foutrement beau. J’avais ce mot d’Aragon sur Godard dans mes carnets : « je ne voyais qu’une chose, une seule, et c’est que c’était beau. D’une beauté surhumaine. Physique jusque dans l’âme et l’imagination. Ce qu’on voit pendant deux heures est de cette beauté qui se suffit mal du mot beauté pour se définir : il faudrait dire de ce défilé d’images qu’il est, qu’elles sont simplement sublimes. […] peindre l’ordre du désordre. Toujours… Le désordre de notre monde est sa matière, à l’issue des villes modernes, luisantes de néon et de formica, dans les quartiers suburbains ou les arrière-cours, ce que personne ne voit jamais avec les yeux de l’art, les poutrelles tordues, les machines rouillées, les déchets, les boîtes de conserves, des filins d’acier, tout ce bidonville de notre vie sans quoi nous ne pourrions vivre, mais que nous nous arrangeons pour ne pas voir. Et de cela comme de l’accident et du meurtre il fait la beauté. L’ordre de ce qui ne peut en avoir, par définition. »

Le projet du SLC est le mien, mais ils existent évidemment grâce à eux, à TF, aux photographes (comme Sometimes). Ils ont accepté de me laisser le volant. J’avais un accès aux archives, j’ai fouillé jusqu’aux commandes, j’ai amassé des images, de la matière, du « vocabulaire ». Et je pense que j’aime TF infiniment, c’est une agence, et plus qu’un collectif, un gang, et ils ont du panache, et ils sont drôles et inventifs, et désespérés et beaux.

Pourquoi le choix d’un procédé d’impression risographique ? Avais-tu envie de te tacher les doigts ?

La machine ressemble à un photocopieur, mais comprend des plaques d’impression (comme en offset), cela se rapproche un peu de la sérigraphie.

L’idée du SLC est de faire circuler de l’image, des textes, du beau, vite, en petit format, sous le manteau. Avec une collection, bien chartée, tu veux aller très vite. La riso fait partie de la charte : les images sont en pleine page à cause du léger décalage de l’impression (1 à 2 mm, impossible à maîtriser, l’image ne sera pas nette). Et effectivement, ça tache, c’est meuble, ça vit, c’est un peu sale (post-punk ?). Si tu le lis, si tu le manipules, il ne restera pas immaculé (tant mieux). Cela permet aussi de « désacraliser » le livre photo. (Je n’aime pas trop ce mot, mais tout le monde comprendra.)

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© Denis Bourges (détail)

Pourquoi avoir choisi d’inaugurer ton livre par une image faisant songer à un test de Rorschach ?

C’est comme une tâche d’encre, elle accompagne le texte d’Arno Bertina qui nie le test de Rorschach, « attention je ne vais pas faire ici un test de Rorschach » (et il parle d’une image qui n’est pas dans le livre, alors pourquoi pas). J’aime bien la contradiction (je l’ai déjà dit). Il n’y a rien à comprendre, on est dans la sensation, dans ce qui pourrait advenir dans ces images.

L’exposition de Marie Sordat ayant eu lieu récemment à Bruxelles sur l’histoire de la photographie qui tremble, Eyes Wild Open (livre éponyme aux éditions André Frère), t’a-t-elle donné envie de créer She’s Lost Control, ou est-ce simplement une aventure concomitante ?

Comme je te le disais au début, le premier était en 2016, tout pareil que celui-ci. C’est une recherche éditoriale, je travaille sur un support, sur sa poëtique. Ce n’est pas un catalogue.

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Si l’on considère qu’il existe une césure entre photographie de prose et photographie de poème, en quoi She’s Lost Control ressort-il selon toi de cette deuxième catégorie ?

Il y a de la photographie documentaire, d’architecture, plus intime… (comment tu distingues la prose, de la poésie ? Je crois que je ne considère par la césure.) Arno écrit qu’une photographie tourne au poème, « qui ne raconte rien ou tellement de choses qu’il faudrait tout un reportage pour les dire. Que fait cet homme dans l’homme, habille ? Pourquoi crie-t-il ? Je n’en sais rien, et je me moque du reportage qui répondrait à ces questions, je ne veux que la sensation de ses vêtements mouillés… » La sensation. Parfois il ne faut pas comprendre, il faut perdre connaissance.

Tiens, écoute ça, c’est de Partage de Midi, de Paul Claudel : « MESA : Qu’est-ce que vous lisez là qui est défait et déplumé comme un livre d’amour ? Ysé : Un livre d’amour. MESA : Page 250. Vous avez eu raison de l’éplucher de ses feuilles extérieures. Le difficile est de finir, c’est toujours la même chose, La mort ou la sage-femme. Ysé : C’est toujours trop long. Un écrit d’amour, cela devrait être si soudain Qu’une fleur, par exemple, un parfum, vous voyez bien que l’on a tout eu, qu’on a tout, que l’on aspire tout D’un seul trait, que cela vous fit faire ah ! seulement ; Un parfum si droit, si prompt que cela vous fit Sourire seulement, un petit peu : ah ! et voilà que l’on est parti ! MESA : Ce n’est pas une fleur que l’on respire. Ysé : L’amour ? Nous parlions d’un livre. Mais l’amour même, Ça, je ne sais ce que c’est. MESA : Eh bien, ni moi non plus. Cependant je puis comprendre… Ysé : Il ne faut pas comprendre, mon pauvre monsieur ! Il faut perdre connaissance. Moi, je suis trop méchante, je ne puis pas. C’est une opération à subir. C’est le tampon d’éther que l’on vous fourre sous votre nez. Le sommeil d’Adam, vous savez ! c’est écrit dans le catéchisme. C’est comme ça que l’on a fait la première femme. Une femme, dites, songez un peu ! tous les êtres qu’il y a en moi ! Il faut se laisser faire, Il faut mourir Entre les bras de celui qui l’aime, et est-ce qu’elle se doute, l’innocente, Rien du tout! ce qu’il y a en elle et ce qu’il en va sortir ? Elle ne sait rien ! Une mère de femmes et d’hommes ! MESA : Qu’est-ce qu’il y a à demander à une femme ? »

Comment avez-vous pensé la structure de votre livre ? Quels principes d’associations avez-vous choisis ?

C’est assez simple il y a un texte au début, un à la fin : c’est très important car la longueur des textes me laisse envisager le nombre de pages dispo pour les images : 56 pages, ni plus ni moins. Ensuite c’est systématique, les images sont jetées en pleine page. Et je compose. Les images verticales, à la verticale, les horizontales à l’horizontale (je privilégie les sens de lecture). La page devient un territoire de rencontres, deux images en vis-à-vis se parlent, discutent, elles créent comme un seul tableau, et une histoire, et tu te racontes ce que tu veux.

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© Thierry Ardouin

Diriez-vous comme Arno Bertina décrivant une photographie énigmatique de Robert Capa issue d’une planche contact intitulée « Bataille de Teruel, fin décembre 1937 – début janvier 1938 » que les images de She’s Lost Control sont aussi des sortes de trous ?

La photographie. Car « qui la regarde est invité à suivre des pistes, à s’enfoncer dans le noir de la situation », elle est « pleine lumière et bloc noir de signes incompréhensibles » : « on suit toujours les pistes en les dessinant nous-mêmes, avec ce qu’on est ». (C’était un peu la même idée dans les bouquins que j’ai faits de Rondepierre, dans le texte de Bertrand, tu te souviens ?)

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Alain Willaume, Patrick Tourneboeuf, Flore-Aël Surun, Meyer, Bertrand Meunier, Philippe Lopparelli, Yohanne Lamoulère, Catyjan, Mat Jacob, Grégoire Eloy, Olivier Culmann, Gilles Coulon, Antoine Bruy, Denis Bourges, Thierry Ardouin et Pascal Aimar, She’s Lost Control, texte d’Arno Bertina, éditions Charlotte sometimes, 2018 – 250 exemplaires numérotés (en vente sauvage)

Réference : Arno Bertina, Des châteaux qui brûlent, collection Verticales, Gallimard, 2017.

Les éditions Charlotte Sometimes

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© Michel Slomka

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Se procurer Des châteaux qui brûlent

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