Une cueillette de pistils de safran, un livre de Ljubiša Danilović, par son éditeur David Fourré

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 ©  Ljubiša Danilović
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 ©  Ljubiša Danilović

La qualité éditoriale des livres publiés par David Fourré, fondateur en 2011 de Lamaindonne, située à Marcillac-Vallon dans l’Aveyron, est remarquable.

Son dernier coup de maître s’intitule La Lune de Payne, du photographe d’origine yougoslave Ljubiša Danilović.

Consacré au delta du Danube, c’est un livre à l’os où l’on ressent que chaque image compte et qu’elle possède une densité de présence très particulière.

Editer un livre de photographie n’est pas construire un mausolée, mais chercher la forme qui dialoguera au mieux avec le travail de l’artiste, en construisant un écrin qui le révélera.

Il faut pour cela beaucoup de recherches, de l’humilité, et de fortes convictions.

On pourra s’en rendre compte dans l’entretien qui suit, où David Fourré affirme la passion du « plus heureux des petits éditeurs », ce qui ne manque pas de réjouir quand la délectation morose est un refrain existentiel pour tant de nos contemporains.

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 ©  Ljubiša Danilović

Comment est né le projet de travailler avec le photographe d’origine yougoslave Ljubiša Danilović ? Que connaissiez-vous de son travail ?

J’avais déjà publié un livre avec Ljubiša, Le Désert russe, en 2015. Livre qui a connu un bel accueil à sa sortie et qui a rapidement été épuisé. Ljubiša travaillait depuis sur plusieurs projets et m’a proposé ce travail sur le Delta du Danube. Je me souviens de mon excitation au moment de découvrir ce nouveau projet, de la peur de ne pas l’apprécier, aussi. Mais dès la première vision de sa série, j’ai vite compris qu’il y avait là un magnifique travail à publier. C’est une série qui ne cède à aucun artifice, qui ne se pare d’aucun ornement. On est dans le dénuement, dans la sobriété. Le dégraissage. Une photographie au plus près de son sujet. C’est assez rare de nos jours. Mais c’était nécessaire pour parler d’un lieu où le photographe a trouvé l’apaisement. Comme il le dit dans son texte, là-bas, son cœur se met à battre plus lentement, son ventre se dénoue. Pour moi, c’est ça le véritable sujet de La Lune de Payne, même si Ljubisa aborde aussi d’autres thèmes comme ce qu’il appelle “le grand effondrement” ou “les derniers survivants”. Moi, j’y lis d’abord et avant tout les photographies d’un homme qui a trouvé une certaine réponse à ses propres questionnements.

C’est d’ailleurs très intéressant de mettre en perspective les deux livres que nous avons faits ensemble. Le Désert russe, à travers des voyages dans le transsibérien, montrait en miroir des photographies, un homme qui se cherchait, qui ne savait pas où la vie allait l’emmener. Une grande question. Un grand point d’interrogation. Et de ce point de vue, La Lune de Payne est justement une des réponses possibles à cette grande question du Désert russe. J’aime cette idée, qu’au-delà de chaque image, une série de photos exprime vraiment une histoire, un ressenti. Et qu’au-delà d’un ouvrage, plusieurs livres écrivent ensemble une autre histoire. C’est peut-être comme ça que des œuvres se construisent.

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 ©  Ljubiša Danilović

Quels ont été vos choix esthétiques concernant l’édition de La lune de Payne ? Vous êtes-vous heurté à des contraintes techniques ? Vous avez décidé d’utiliser un mélange d’encres normales et mates pour restituer la douceur du travail du photographe. Une impression en héliogravure était-elle hors de propos pour vous rapprocher au plus près du gris de Payne, qui est un gris foncé à tendance bleue ?

Ljubiša avait développé quelques-unes de ses images en héliogravure, ce procédé au rendu assez unique. Mais comment imiter cet effet en offset ? On a tenté avec l’imprimeur (EBS) d’utiliser une typologie d’encres mates, en bichro ou en trichromie. Mais le résultat, s’il était très doux, était très sombre. Toute la luminosité des images avait disparu. Et comme Ljubiša produit ici des photographies avec très peu de blanc ou de noir dense pour privilégier une riche gamme de gris et la douceur qui va avec, cela ne nous convenait pas. On est donc revenu à des encres plus standard mais en mélangeant au noir une encre plus mate pour le pantone. Et là, le résultat est magnifique. Tout en douceur et en subtilité.

Imprimer en héliogravure, comme le faisaient les imprimeurs suisses pour des photographes humanistes comme Izis, demande un tirage conséquent (souvent plus de 20 000 ex). Avec notre tirage d’à peine 1200 exemplaires, on en était loin…

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 ©  Ljubiša Danilović

Comment avez-vous conçu avec l’artiste le montage des images et avez-vous pensé le rythme de votre livre, notamment la présence des pages blanches ?

Ljubisa est très habitué au travail d’éditing. Il a créé avec Sabrina Biancuzzi, le milk, une masterclass sur une année où il accompagne de jeunes photographes sur leur projet photographique. Comme il l’avait fait pour Le Désert russe, il m’a amené une sélection de photographies déjà très aboutie et une proposition très cohérente pour ordonner ces images. Une fois que nous nous sommes mis d’accord sur un format et un principe de mise en page, ça a été très rapide.

Les photographies de La Lune de Payne sont très silencieuses, elles portent en elles une grande sobriété, une grande force et n’ont pas besoin d’images en vis-à-vis pour s’exprimer pleinement. On a donc choisi ce parti-pris d’une image par double-page, de façon très régulière, avec cette volonté de ne pas user “d’artifice” de mise en page. Les images, seulement les images, toutes verticales, se succédant dans un rythme régulier. On a simplement présenté à quatre reprises deux images sur la même double-page. Une façon, dans ce lent déroulé, de permettre de reprendre sa respiration, de proposer ou d’amener une très légère rupture, un petit souffle d’air.

Sur le choix et l’ordre des images, on a bien sûr testé des changements, des variations. On est allé chercher dans le stock d’images de Ljubiša pour voir si on n’avait pas loupé quelque chose. Mais non. On a également hésité sur la présence ou non de quelques photographies. Mais encore une fois, le travail fait par Ljubiša était déjà très abouti et la trame de départ est toujours restée la même.

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 ©  Ljubiša Danilović

Comment comprenez-vous le choix du photographe de ne vous donner que des images « verticales » ?

Je vous renvoie au texte de départ de Ljubiša. Il explique assez vite ce choix qui s’est imposé à lui au bout de quelques voyages. En voici un extrait : « Cela fait plus de cinq ans que je retourne dans le delta du Danube, en Roumanie, pour y faire ce que je nomme ma cueillette de pistils de safran. J’ai balayé les images de mes trois premières années de voyages, elles ne valaient rien. Soit j’essayais maladroitement de donner à voir l’étendue du paysage au grand angle, soit je me laissais piéger par l’esthétique de la désolation. L’évidence m’a frappé après plusieurs séjours seulement ; le delta est un lieu où le ciel et l’eau engloutissent tout. Où que l’on regarde, il y a trop de ciel et trop d’eau (ou de terre). Cela, la photographie ne pouvait le traduire correctement qu’en adoptant un cadrage vertical, de telle sorte que sur chaque image, l’on retrouve trop de ciel ou trop d’eau. Ne t’étonne donc pas de ne plus voir aucune image horizontale dans ce travail, contrairement au Désert russe, tu en as maintenant l’explication. »

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 ©  Ljubiša Danilović

Dans une lettre que vous a envoyée Ljubiša Danilović, reproduite en début d’ouvrage, et dont est issu l’extrait précédent, celui-ci évoque sa découverte éblouie du livre de Vanessa Winship, She dances on Jackson (Mack, 2013). Cette œuvre a-t-elle pu vous inspirer dans votre recherche d’impression ?

Non pas réellement. Je pense que ce travail a marqué Ljubiša par le travail photographique et la façon dont ces images sont organisées dans le livre. Il en parle très bien dans son texte. Mais il ne fallait surtout pas aller plus loin. Il ne fallait pas chercher à imiter en choisissant le même papier (teinte et matière), le même format ou la même mise en page. À vrai dire, je ne saurai pas vraiment décrire le livre de Vanessa Winship que je ne possède pas. Les questionnements de fabrication (papier, types d’encre, format) ne se sont posés qu’en fonction de notre propre projet.

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 ©  Ljubiša Danilović

Avez-vous eu le sentiment de progresser avec ce livre dans votre métier d’art qui est celui d’éditer des livres de photographie d’auteurs ?

Difficile à dire. Chaque livre amène à une réflexion particulière et différente. Sur plusieurs livres que j’ai publiés, j’ai eu l’impression de progresser, de me poser les vraies questions, de chercher comment transcrire avec toutes les contraintes (et les libertés) qu’impose l’objet livre, le travail d’un photographe. C’est sûr que La Lune de Payne est un livre que je trouve très abouti, autant dans la forme que dans le contenu. On a réussi à réaliser le livre qu’on désirait. Il n’y a pas eu de raté. Mais j’ai déjà eu ce sentiment avec d’autres titres, comme Volta de Gabrielle Duplantier ou Saisons noires de Julien Coquentin. Je suis de plus en plus persuadé que chaque projet de livre impose un questionnement différent. Il ne suffit pas d’aimer une série pour en faire un bon livre. Il faut réussir à comprendre intimement une série photographique, il faut parler avec le photographe, comprendre ce que ce travail veut dire intimement pour lui, au-delà même de ce qui est montré sur ses photographies. Ce temps-là peut être long avant le déclic. Mais c’est ça qui est passionnant, cette recherche qui ne sera jamais la même selon les projets. Quelle forme et quelle structure donner à un livre pour dépasser le simple catalogue d’images. C’est à chaque fois un défi… plus ou moins réussi…

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 ©  Ljubiša Danilović

Sauriez-vous déterminer avec le temps ce qui vous touche le plus dans un travail photographique ? N’êtes-vous pas sensible au suprême à ce qui se joue à la lisière entre la réalité, le rêve et l’engloutissement dans le noir d’où tout dévale et tout procède ? N’y a-t-il pas aussi la sensation d’une fraternité possible, sur fond de solitude partagée, malgré un sentiment de catastrophe omniprésent ?

Non pas réellement. Je n’ai pas de préjugés sur les livres que j’édite. Mais ce qui est assez troublant, c’est de se rendre compte après coup que ces livres vont malgré tout dans la même direction. Alors oui, je suis sans doute attiré par une photographie de l’intime, une photographie où on lit en filigrane les sentiments du photographe, ses tourments et ses espoirs, plutôt que par une photographie plus froide, conceptuelle. J’aime les images qui ne sont pas propres… J’aime le côté “amateur” des photographes que je publie. Ce que j’entends par là, c’est leur faculté à être dans une pratique quotidienne de la photographie, à se laisser aller à leurs sensations, à leurs émotions, à ne pas tout contrôler, à ne pas prévoir à l’avance la possibilité d’un livre ou d’une expo. Une vraie liberté, je crois.

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 ©  Ljubiša Danilović

Quels sont vos prochains projets ? Combien de titres compte aujourd’hui votre catalogue ? Comment comptez-vous le faire évoluer ? Quel chemin parcouru depuis votre première publication ?

En 2019, je vais publier trois titres. Un de Gaël Bonnefon, jeune photographe toulousain. Un travail en couleurs, des photographies prises sur dix ans, où l’on voit comment une écriture s’installe en passant d’images parfois très brutales à d’autres beaucoup plus dégraissées… C’est un travail encore une fois très intime et puissant. Je vais également publier Trova une série en noir & blanc de Gilles Roudière. Une vision très particulière de Cuba, très éloignée des clichés de ce pays. On y retrouve un côté assez cinématographique… C’est assez énigmatique. Est-on dans la réalité, dans un film ?…  C’est un magnifique travail.

On travaille également avec Guillaume Geneste sur un projet de livre de textes autour du tirage argentique. Guillaume est l’un des derniers tireurs en France. Il a travaillé pour un nombre fou de photographes, Denis Roche bien sûr mais aussi, Lartigue, Plossu, Depardon ou des photographes plus jeunes comme Anne-Lise Broyer ou Hélène David. C’est un type passionnant. Il a mille choses à raconter sur son expérience. Si on arrive à restituer ce caractère pétillant, ce sera très agréable à lire, et plein d’enseignements.

Quant à 2020, je ne peux pas en parler encore car rien n’est signé. Mais si les deux projets que j’ai en tête se réalisent, alors, je serai le plus heureux des petits éditeurs.

Aujourd’hui, je dois avoir treize livres au catalogue. Je pressens que quelque chose pourrait commencer à émerger, que ce serait le moment de publier un peu plus (mais jamais trop, pour avoir le temps de la réflexion sur chaque titre). Mais on se heurte rapidement à des problématiques de trésorerie… Alors si un mécène nous lit, qu’il n’hésite pas à me contacter…

 Propos recueillis par Fabien Ribery

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Ljubiša Danilović La Lune de Payne, éditions Lamaindonne, 2018

Site deLjubiša Danilović 

Editions Lamaindonne

 

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