L’étoile manquante, un récit de l’écrivain photographe Amaury da Cunha

mai 2018, Dordogne
mai 2018, Dordogne © Amaury da Cunha

« L’image ne dit rien de tranchant sinon la violence du réel qui n’a pas de nom – pas de camp. »

Ce sont des textes d’une page, des récits interrogeant l’énigme d’images fondatrices, des fantômes, des fantasmes.

Elles sont prises à l’objectif de l’inconscient et se développent par l’écriture.

Elles apparaissent dans Basse lumière de l’écrivain photographe Amaury da Cunha sous la forme de fragments de scènes, de mots et de phrases précisément ajustés.

Une image forte suspend d’abord le regard (texte plan 1), puis le met au défi d’en raconter la puissance par sa construction.

Passent donc des invisibles.

Ce sont des charmes, des sortilèges, des parfums d’arbres et de femmes.

Du vent, des visions, des visitations.

Des visages insistent, des voix se lèvent, peut-être afin de conjurer en elle ce que l’image peut avoir de mortifère pour ceux qu’on aime en les immobilisant.

La photographie sauve-t-elle en détruisant ?

« Sans doute photographier est une très grave opération, mais il n’y a qu’elle qui m’excite. Je me sens toujours plus vivant quand je fais disparaître mes semblables. Je les libère, les soulage. Ils sont désormais reliés à cette fabuleuse étrangeté qui nous précède. »

Puiser dans la mort l’énergie qui nous manque.

Amaury da Cunha questionne ici son désir de photographie, ce qui l’a fait naître à ce médium, les premières lueurs d’une obsession.

« Les images d’enfance sont des toiles d’araignées qui continuent à s’étendre dans mon esprit même lorsque je ne dors pas. Images inaugurales dont il ne reste pas grand-chose, mais qui, à mesure que je vieillis, se signalent par leur absence. »

Descriptions d’images que nous ne verrons pas, mais que nous laisserons flotter dans notre psyché.

Il ne s’agit pas de raconter des histoires, mais de rester hébété, interdit, soufflé par ce qui fut vu.

août 2018, Drôme
août 2018, Drôme © Amaury da Cunha

« Je n’en rajoute pas, j’ai besoin du manque pour être en attente. Quelque chose n’est pas là, quelqu’un n’est plus là. La mort rôde, ou alors c’est l’espérance, je ne sais pas. Un ami m’a parlé d’un verbe français qui n’existe plus. Espérir. »

La photographie pour « jouer à se faire peur » : créer de l’absence, avant que de s’enchanter du retour des aimés, comme une façon d’apprivoiser la mort.

Faire le portrait d’Amaury da Cunha en repeupleur beckettien ?

Comme dans Enfance, de Nathalie Sarraute, la voix du récitant se dédouble. Tutoiement de notre double spectral, plus lucide souvent que nous-même.

« Dans la chambre où le philosophe Auguste Comte est mort en 1857, rue Monsieur-le-Prince à Paris, j’ai fait entrer deux photographies que j’ai collées sur des miroirs. L’une représente le portrait d’une femme nue qui se regarde. L’autre image montre une branche calcinée trouvée sur une terre noire colcanique un matin d’été. L’image est-elle une peau ? Sans doute, comme le réel. Pourquoi as-tu fait ça ? Tu me parles comme si j’étais un enfant pris en faute. J’ai fait ça, pour le besoin d’une exposition dans cette demeure figée dans le temps. »

Erotique de l’image, piège de l’image à traverser, à déchirer, pour ne pas rester prisonnier de son mensonge.

« Quelle expression stupide : « immortaliser un moment » ! Je préférerais plutôt « mortaliser un moment ». Et sous l’image, plutôt qu’une légende, j’écrirai cette épitaphe : ci-gît, la femme qui riait. »

Ne pouvant s’empêcher de continuer à photographier, Amaury da Cunha invente dans ses récits d’images une manière de les ramener à leur pauvreté trompeuse, tout en s’étourdissant de leur superbe pouvoir.

Bae-lumiere

Amaury da Cunha, Basse lumière, récit, Filigranes Editions, 2018, 64 pages

Site d’Amaury da Cunha

Site de Filigranes Editions

main

Se procurer Basse lumière

(merci à Amaury da Cunha pour la transmission de ces deux photographies inédites)

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