Des violettes blanches et du chocolat doré, Robert de Montesquiou et Marcel Proust, une correspondance

téléchargement

Marcel Proust, dans une lettre écrite en novembre 1909 : « Cher Monsieur, […] Je me débats sans avancer, les jours où je ne souffre pas trop, dans un roman qui vous donnera peut-être un peu plus d’estime pour moi si vous avez la patience de le lire. »

Lire aujourd’hui la correspondance Proust-Montesquiou, lorsque l’on n’a pas été élevé du côté du faubourg Saint-Germain, est d’une étrangeté délicieuse, un peu comme de se rendre compte des années après l’avoir épousée que nous n’avons jamais vraiment compris notre épouse japonaise.

Des cascades de métaphores, des fleurs dans toutes les pages, un usage des mots entêtant, des pirouettes verbales.

On ne sait pas toujours si l’on comprend bien ce que l’on a osé deviner sous le vernis du ton badin et des compliments démesurés.

Les éditions Rivages poche publient aujourd’hui, par les soins de Mathilde Bertrand qui préface l’ouvrage, un choix de lettres échangées entre les deux invertis, puisées parmi les plus de trois cents pièces que comportent les vingt-et-un volumes de la Correspondance de Marcel Proust établis, présentés et annotés par Philip Kolb chez Plon entre 1970 et 1993.

Robert de Montesquiou pour le jeune Proust de près de vingt ans son cadet est une sorte de demi-dieu, certes non dénue de talent, d’impertinence et de don de cruauté, mais voir en l’auteur du recueil Les Chauve-Souris (1892) un nouveau Corneille ne manque pas d’étonner, un peu comme le génial Baudelaire célébrant l’inattendu Constantin Guys dans le poème « Rêve parisien » des Fleurs du mal, et voyant en lui le peintre idéal de la vie moderne.

55cb48a938f0729fbd542a1eb4f48758

Les formules de Proust, « jeune épi reconnaissant », « catoblépas », frisent le ridicule. C’est en cela, au-delà des stratégies communicationnelles et de la flagornerie probable, qu’elles sont aussi sublimes : « professeur de beauté » (article de 1905), « cristal » de l’esprit, « souverain des choses éternelles », « Montesquiou Pythie », « enchanteur ».

Le 28 juillet 1895 : « A défaut de votre présence, qui par l’électricité du regard, le galvanisme orageux de la voix, les suggestions de la silhouette, excite plus violemment à penser encore, je consulte en toutes occurrences vos écrits ou vos dits, dont j’entretiens soigneusement la flamme dans ma mémoire qu’elle éclaire. »

Réponse, entre autres lettres, quelques mois plus tard (mi-avril 1896) : « Merci Marcel pour votre lettre reçue en des circonstances aussi pressantes que sensibles ; et appréciée à la qualité de son encens aux spirales toujours un peu amphibologiques, nonobstant Au nez de Jupiter la fumée en monta. Il vous en assure ; et de ses amitiés. » (chaque mot est à apprécier) ; celle-ci aussi (premiers jours de janvier 1897) : « votre personne sympathique, et un peu fluide ».

Mais Proust et Montesquiou font partie des personnes, il ne s’agit pas de s’exprimer comme le vulgaire.

Douceur doucereuse-douleur.

Lorsque meurt Yturri, secrétaire et compagnon de Montesquiou, Marcel est un ami plein de délicatesses vraies, et qui touchent.

Lorsque Proust perd sa mère, le bel aristocrate est là.

Le deuil sépare, ou, comme ici, rapproche intensément.

Durant ces années, l’auteur de la Recherche du temps perdu est souvent malade, et même de plus en plus, se protégeant de l’air vicié en mettant en avant sa mère, les conventions de son milieu, son travail harassant/salvateur d’écrivain.

1041f2aae0ff1e84e5034bd77c409822

On connaît bien entendu le comte Robert de Montesquiou en dandy maître des salons de la Belle Epoque, mais Marcel Proust, qui le transformera en baron de Charlus dans sa galerie romanesque du Temps retrouvé (qui trop embrasse), qui l’imitera à maintes reprises devant des assemblées hilares, provoquant des brouilles et débrouilles, le décrit plutôt dans un article de 1890, avec le goût du paradoxe que l’on trouve dans le beau monde chez les assurés de leur destinée, comme « la Simplicité » même.

Ici les compliments cachent des piques, qui cachent des compliments, et les pastiches des célébrations parfois ambiguës.

Pour le réconforter, Robert de Montesquiou, qui proclame pourtant avec fierté son « art d’ébrancher l’arbre des relations », envoie, fidèle, à son ami, de plus en plus admiratif de son œuvre en cours, « des violettes blanches et du chocolat doré » (Noël 1916).

Commentaire de Proust : « il n’avait pas moins soif d’ennemis que d’amis. »

Outre les amabilités que se lancent, parfois comme des couteaux de cirque, les deux écrivains de renom, cette Correspondance offre aussi de belles réflexions sur l’inspiration et la création littéraire, Robert de Montesquiou voyant dans l’empereur retiré au centre d’une chambre de liège un auteur pour demain : « Vous voulez élargir le champ de la littérature et lui ouvrir l’espace immense de l’inversion qui, jusqu’à ce jour, était soumis à l’embargo et peut fournir à la contribution d’arts non pas de simples perversités (à plus fortes raisons, de seules cochonneries) mais des œuvres périlleuses et belles. » (lettre du 14 juin 1921)

Mais, en juillet 1915, Proust était-il déjà la célèbre ? « Comme je ne n’habite ni au 103 ni au 104, mais au 102, vos deux cartes, pleines de choses si belles et si drôles, m’arrivent à la fois, avec un luxe d’« Inconnus » tracés par tous les facteurs et dont je n’avais pas besoin pour savoir que je suis totalement dépourvu de notoriété. »

9782743644765FS

Marcel Proust, Robert de Montesquiou, Correspondance, préface de Mathilde Bertrand, Rivages poche, 2018, 256 pages

Editions Rivages

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s