L’art contre les algorithmes, par Laina Hadengue, femme peinture

à la prochaine tout le monde descends3
À la prochaine tout le monde descend… Huile sur toile 92 x 73 cm, 2018 © Laina Hadengue

Peintre autodidacte, Laina Hadengue a su plier totalement sa vie aux exigences de son art.

Les personnages qu’elle peint sont en pleine introspection, à la fois sereins et happés par quelques inquiétudes secrètes.

Contre la course-poursuite des images s’entre-dévorant à l’ère de la grande numérisation de nos existences, Laina Hadengue peint du temps suspendu, obligeant ses spectateurs à s’arrêter enfin, et à se retourner sur eux-mêmes.

Très inquiète des catastrophes qui viennent et s’installent durablement (montée des fanatismes religieux, pollutions généralisées, populismes de la haine, puritanisme renforcé, phénomènes phallocratiques), l’artiste crée en quelque sorte des toiles d’alerte et de combat, ne cessant de questionner la place de l’être humain sur terre et parmi les autres êtres vivants.

On lira ici une parole vraie, nécessaire, généreuse.

la question de l'humain
La question de l’humain  100 x 81 cm Huile sur toile, 2016 © Laina Hadengue

Comment êtes-vous venue à la peinture ? Quelle est votre formation ? Votre dessin et votre technique picturale sont d’une très grande maîtrise.

Je suis venue à la peinture dès mon plus jeune âge. J’ai tout d’abord grandi au milieu des tableaux de mon arrière-grand-père et de mon oncle. Eux, comme moi, ont consacré toute leur vie à la peinture.
À neuf ans, j’ai ressenti une sorte de déflagration intérieure, une émotion lissée de larmes, je m’en souviens encore, devant les Cathédrales de Claude Monet exposées au Louvre. Chemin faisant, à 13 ans j’ai donc décidé d’être peintre. Mon parcours est celui d’une autodidacte. J’ai refusé de faire les Beaux-Arts.

 À l’adolescence j’ai rencontré celui qui devint le père de ma fille. Nous formions ce qu’on appelle un « Baby couple ». Lui se voulait dessinateur et moi peintre. Nous vivions notre adolescence un pinceau et un crayon à la main. Ensemble, avec une ferveur et passion incroyable, presque démultipliée, nous avons élaboré notre technique. Ce fut ça, notre apprentissage. Je m’immergeais dans le livre La technique de peinture à l’huile, de Cennino Cennini. J’ai essayé toutes ses recettes dont certaines font partie de ma technique, comme mon huile siccative à l’ail. Aujourd’hui, elle est vraiment d’actualité. Elle est sans additif, complètement bio! De longues heures de cuisson, plusieurs mois à la lumière,  c’est fabuleux… Béjà, pour préciser son nom, est devenu un grand dessinateur de bandes dessinées dans la tradition de la ligne claire.

 Mais la vie sépare ceux qui s’aiment… Deux décennies plus tard, nous nous sommes quittés, lui emportant son crayon et moi mon pinceau. Mais voilà d’où me vient cette maîtrise picturale. L’école de la vie…

A quoi rêvent vos personnages ?

Mes personnages sont en introspection. Un regard au dedans de soi. Une rêverie intérieure. Mais une question toujours en suspension.

On peut supposer que chacun de vos tableaux, très pensés, est le fruit d’un processus de travail long. Y a-t-il chez vous la conscience de produire, contre l’obsolescence des images à l’ère de la numérisation de l’imaginaire, du temps irréductible ? N’est-ce pas la définition même d’une œuvre ?

Effectivement, chaque toile est un long travail d’élaboration. Il y a d’abord un travail d’écriture avec l’exploration du sens autour du thème que je vais aborder, puis l’élaboration et l’exécution de la peinture elle-même. J’ai connu une période où je pouvais produire une toile en quatre jours. Mais pour cette série des Portraits insolites, la création de chaque toile me prend à peu près trois mois de travail. Il y a la volonté de ne plus être, c’est vrai, dans une course-poursuite. Produire pour produire ne m’intéresse plus.

À l’ère du numérique, dans cette période que nous vivons où tout va très vite, j’essaie de me mettre hors-champ pour pouvoir mieux parler de ce temps qui passe malgré nous, en saisir la quintessence pour inciter celui qui regarde la toile à en prendre la mesure.

Votre peinture, où les êtres humains paraissent le plus souvent solitaires, comporte une indéniable dimension de préoccupations sociales. En quoi procède selon vous la force de la peinture face aux catastrophes qui viennent ?

Je suis très préoccupée par les catastrophes climatiques à venir mais aussi par l’indéniable répétition de la montée des extrémismes religieux, politiques et populistes. L’histoire se répète… C’est une réelle inquiétude, sujet que j’aborde par exemple dans La question de l’humain. Le petit garçon contemple dans un musée un paysage de neige. Ce paysage de neige, en référence au merveilleux tableau de Monet La pie, se révèle être, au deuxième regard, le camp d’Auschwitz. Que nous raconte l’histoire ? Que transmettons-nous à nos enfants? Cet enfant lui-même ne peut-il pas devenir un bourreau à son tour ? Nos guerres font partie de notre histoire mais qu’en faisons- nous ? Des mémoriaux, mais encore ? J’ai milité avec l’iconographie de cette toile contre l’élection de Donald Trump. Derrière un homme politique, il y a un homme tout court, et quand sa fragilité mentale est perceptible la planète est en danger…

Après moi le déluge2
Après moi le déluge  Huile sur toile  162 x 130 cm, 2016 © Laina Hadengue

Votre toile Le fil des jours, montrant un sein, celui d’une femme atteignant l’âge de la ménopause, a été censurée par le réseau social Instagram, acte violent ayant entraîné d’importantes réflexions concernant la liberté de créer. Parvenez-vous à ne jamais vous autocensurer ?

J’essaie de ne pas m’autocensurer. Ce n’est pas  facile aujourd’hui ! D’ailleurs quand il m’arrive de me dire : je ne vais pas mettre ça, j’y prête une attention encore plus particulière en me méfiant de mes craintes.
J’ai créé un blog (L’art sans muselière) suite à la censure de ma toile. J’y dénonce les censures de plus en plus fréquentes. La liberté d’expression aujourd’hui est en danger mais bien plus que cela, puisque des œuvres anciennes comme L’origine du monde de Gustave Courbet, certains tableaux de Rubens et bien d’autres, ne peuvent plus circuler sur les réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram. Là c’est encore plus grave ! Pour la génération à venir, une partie de l’histoire de la peinture est effacée. Affligeant !

Vous êtes sensible à la cause des femmes. Y a-t-il cependant un sens à vous désigner comme peintre féministe ?

Je suis en effet très sensible à la cause des femmes. Je ne sais pas si je suis un peintre féministe, mais je porte une sorte de révolte en moi. Comme dit Christiane Taubira, « être née femme ou noir, c’est la même chose ». Cela nous confronte aux mêmes difficultés. Enceinte de ma fille à 19 ans, je lisais le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Je crois surtout qu’il y a des dominés et des dominants comme l’a exploré toute sa vie le chercheur Henri Laborit : « Dès la naissance, l’individu se trouve pris dans un cadre socioculturel dont le but essentiel est de lui créer des automatismes d’actions et de pensée indispensables au maintien de la structure hiérarchique de la société à laquelle il appartient. »

Le fil des jours Laina Hadengue1
Le fil des jours Huile sur toile 120 x 120 cm 2018 © Laina Hadengue

La structure hiérarchique, c’est à ça que la femme doit échapper. L’homme est plus aisément un dominant et il est dans son intérêt d’asservir la femme. Mais il arrive aussi qu’une  femme  le soit et les dégâts sont tout aussi considérables. Certaines  mères notamment exercent un pouvoir qui peut être extrêmement nocif pour l’enfant. Et dans ce cas précis, les pères sont dominés à leur tour. Pour la petite histoire, à l’âge de vingt-six ans, ma première galerie commercialisait mes toiles et me faisait passer pour un homme auprès de ses clients. À l’époque il n’y avait pas Internet. Elle ne m’invitait jamais au vernissage, je ne comprenais pas pourquoi. Quand je l’ai su, j’ai quitté la galerie…
En conclusion, je dirai que je n’aime pas les étiquettes, mais il est certain que la femme a un long chemin à faire pour ne plus craindre d’être « elle-même ».

Vos toiles sont à la fois graves et d’une tonalité doucement humoristique. Comment définiriez-vous votre humour ?

L’humour est primordial pour moi. Il est ce petit décalage qui crée une dimension supplémentaire au tragique. Les titres de mes toiles sont savamment travaillés avec mon compagnon de vie. Il m’arrive d’en trouver, mais c’est plus généralement lui qui travaille dessus. C’est une collaboration formidable ! Un long temps de réflexion autour d’un verre devant la toile.

On perçoit dans vos peintures l’influence de René Magritte. Pourquoi ce peintre vous intéresse-t-il autant ?

Son fil conducteur entre rêve et réalité m’intéresse. Mais je le trouve chez d’autres peintres aussi comme Chirico et bien d’autres encore. J’ai plutôt l’impression d’être visitée par toute l’histoire de la peinture quand je travaille.

J’accorde beaucoup d’importance aux rêves, à l’inconscient. Je suis une fervente de l’analyse. Je l’ai pratiquée et j’aime les associations d’idées. La pensée divagant, imaginant, ricochant d’une idée à l’autre en toute liberté. Là elle devient créatrice ! Cela finit par donner un concept, une œuvre.

--L'ombre du zèbre n'a pas de rayure--
L’ombre du zèbre n’a pas de rayures Huile sur toile 146 x 114 cm 2018 © Laina Hadengue

Quelle est l’ambition générale de votre série Portraits insolites, déjà présentée pour deux toiles au Palazzo Mora à la Biennale de Venise en 2017, et bientôt pour six autres au salon d’art contemporain de Mac Paris, du 14 au 18 novembre ?

J’ai démarré cette série des Portraits insolites suite au décès de mon frère, puis de celui de mon père. Certains événements difficiles de l’existence poussent à des questions essentielles. J’ai donc essayé, à travers ce travail, d’ébaucher des questions plutôt d’ordre philosophique, politique et existentiel.

La question du devenir de l’humanité. L’invasion des écrans qui nous éloignent un peu plus de nous-même et des autres. L’homme confronté aux enjeux climatiques. La maladie, la mort, notre propre finitude et déclin. La perte de l’autre, la douleur de l’absence.

S’interroger toujours sur l’existence dans tout ce qu’elle comporte de joie, d’ambiguïté, d’ambivalence, d’indifférence et de souffrance. Je suis vraiment hantée par la question du sens de la vie que pose Alfred Adler dans son livre éponyme ou par Gauguin dans sa célèbre toile Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Que faisons-nous ?

Dans quelles conditions matérielles travaillez-vous ? Pouvez-vous consacrer l’essentiel de votre temps à votre art ? Comment avez-vous rencontré votre galerie new-yorkaise ?

Comme je le disais plus haut j’ai commencé à peindre à l’âge de quinze ans. J’accumulais divers petits boulots d’illustrations. Je n’ai jamais lâché mon pinceau et j’ai précisément commencé à vivre de ma peinture à l’âge de vingt-six ans.

Après, tout cela reste un parcours artistique chaotique, avec des hauts et des bas, des années financièrement fructueuses et d’autres pas… La galerie new-yorkaise, c’est le hasard des rencontres. Il y a quinze ans j’ai fait connaissance d’un agent d’art et de son associée sur un salon d’art contemporain en France. À l’époque, leur galerie travaillait principalement à Londres. J’ai donc exposé plusieurs années là-bas puis s’en est suivie l’ouverture de la galerie à New York.

Si votre peinture pouvait y participer, en quoi pourrait-elle contribuer à un humanisme du XXIe siècle ?

C’est une belle question ! Je crois, en mettant l’accent sur l’humain, ses défaillances et son ambivalence. Ne plus vivre sans conscience et ne pas perdre de vue que l’inconscience met en un premier temps l’individu en danger au risque dans un deuxième temps de faire chavirer l’humanité.

Comment considérez-vous votre place d’artiste dans la société ? Il me semble que votre art est une manière de renvoyer à l’époque son peu de réalité (le monde des écrans aspirant vos personnages) quand votre désir premier est peut-être d’établir un foisonnement de liens, entre les individus et leur propre subjectivité, les hommes et les animaux, les objets et les êtres, les chairs et les paysages, l’indemne et le danger.

 Ma place d’artistes n’est pas facile. Je dis souvent faire le plus beau métier du monde mais la société n’accorde pas une place prépondérante à l’artiste.

Alfred Adler disait dans Le sens de la vie « Les artistes sont les guides véritables de l’humanité. Ils sont les promoteurs de l’histoire du monde. Les grandes œuvres auxquelles notre vie est liée se sont toujours imposées par leur contribution de haute valeur au progrès de l’humanité. »

Alors c’est un peu ça qui me pousse toujours à peindre et à mettre en lumière ce foisonnement de liens de nature symbolique que vous relevez. Nous faisons partie d’un tout et c’est « ce tout » qui  doit être respecté. Je crois que l’humanité commence à en prendre conscience. Et l’artiste est peut-être là pour le rappeler.

« Même en écarquillant les yeux l’Homme ne voit rien. Il tâtonne en trébuchant sur la route obscure de la vie, dont il ne sait ni d’où elle vient, ni où elle va », disait encore Henri Laborit.

Je cherche juste à l’éclairer un petit peu.

Propos recueillis par Fabien Ribery

Laina Hadengue exposera sa série Portraits insolites au Mac Paris, du 14 au 18 novembre 2018

Site de Laina Hadengue

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s