Grozny, reconstruire sur un cimetière, par Oksana Yushko, Maria Morina et Olga Kravets, photographes russes

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« Comme beaucoup de Russes, nous avons grandi avec une guerre en arrière-plan. Elle semblait se dérouler aux confins aussi bien de notre pays que de nos esprits. Elle était irréelle et distante, mais dans le même temps, nous savions que c’était le point le plus douloureux sur la carte de notre pays. A la télévision, on nous racontait que l’ennemi était musulman et terroriste, qu’il torturait et tuait des Russes. Que notre armée souffrait de la brutalité d’un peuple inhumain. En 2009, on nous expliqua que la Russie avait enfin gagné. Mais à ce moment-là, nous avions déjà entendu tellement d’histoires sur la Tchétchénie que nous décidâmes qu’il nous fallait aller voir de nos propres yeux. »

Grozny est un champ de ruines, est un champ de haine. Grozny est assassinée, martyrisée. Grozny est anéantie, mais Grozny, reconstruite à la hâte de tours de verre quasi vides, est ressuscitée.

Traversant l’affiche, trois jeunes femmes photographes russes, Oksana Yushko, Maria Morina et Olga Kravets, ont décidé d’explorer par un travail de reportage/enquête au long cours (exposition remarquée aux Rencontres d’Arles 2018, commissariat Anna Shpakova, après l’obtention en 2017 du prix de la maquette de livres donnant lieu à un ouvrage publié par Filigranes Editions) intitulé Grozny : neuf villes, soit, à plus de deux mille kilomètres de Moscou, la capitale tchétchène voile levé, laissant apparaître neuf visages : la cité des gens ordinaires, la cité des hommes, la cité de la religion, la cité du pétrole, la cité des femmes, la cité des étrangers, la cité qui n’existe plus, la cité des serviteurs, la cité de la guerre.

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Les habitants eux-mêmes décrivent une ville à bien des égards invivable, bouclée sur elle-même, contrôlée par des hommes appliquant de manière rigoriste ce qu’ils pensent comprendre de la religion musulmane.

Grozny est une ville pleine de fantômes, de rescapés, d’histoires tristes et douloureuses, toujours les mêmes quand se déchaîne la férocité, et toujours à peine croyables.

Grozny : neuf villes est un livre aux images en couleur, du blanc, du noir, du kaki, des pâleurs, des nuits, des ciels gris, encadrées de rouge, comme des flaques de sang.

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1994 : la Tchétchénie déclare son indépendance, réprimée violemment.

1999 : face à l’insurrection du peuple tchétchène, Vladimir Poutine lance une deuxième guerre. C’est l’escalade. Actes terroristes, représailles. Moscou décidé d’installer au pouvoir Akhmad-Hadji Kadyrov, bientôt tué et remplacé par son fils de vingt-sept ans, Ramzan, terrorisant les derniers rebelles indépendantistes, puis les homosexuels. « A l’instar de Poutine, écrit Joshua Yaffa, son pouvoir repose sur un mélange de propagande, de peur et de réelle popularité. »

A Grozny, il faut savoir se taire, masquer ses préférences, préférer la survie à la vie : « Plus besoin de se cacher pour échapper aux tirs d’un snipper ? Formidable ! Tu détestes en secret ton gouvernement, mais qu’est-ce que tu y peux ? Il n’y a pas d’alternative. Les impacts de balles, les cratères laissés par les obus, le nouveau gouvernement, mes mutations profondes dans l’appréhension du religieux, tout est pardonné, tout est ignoré, dès lors que la vie quotidienne peut reprendre son cours. »

Poussent des minarets et des buildings, entre les militaires en armes, les jeunes hommes en costume et les ambulances.

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Tiens, il y a encore des arbres debout.

Vu de Grozny City, l’unique hôtel 5 étoiles de la Tchétchénie, la vue est déprimante, mais l’on pourra dire que c’est l’opinion d’un enfant gâté.

La guerre n’a pas un visage de femme, qui fait la lessive, s’occupe des enfants, prépare les repas, va chercher de l’eau, est mélancolique.

« Un homme tchéchène doit tenir ses distances avec toutes les femmes. Tout Tchétchène est responsable, à jamais, de chaque autre mâle de sa tribu. En réalité, cela signifie que si ton cousin a disparu, tu risques bientôt de subir le même sort, même si tu ne partages pas ses convictions. »

N’est-ce pas un bon aperçu de l’enfer ?

Avoir une voiture, un revolver, appartenir à un clan puissant, aimer les combats de boxe, surveiller les femmes, frimer.

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Outre la qualité de ses images, Grozny : neuf villes, qu’accompagnent beaucoup de textes et paroles de simples témoins, comporte aussi une importante dimension ethnologique permettant de mieux comprendre le peuple méconnu des Tchétchènes, et par exemple la cérémonie du dhikr, rituel spirituel soufi ayant lieu après des funérailles : « Cette danse en cercle impressionnante peut durer des heures. C’est une forme de prière, une invocation à Allah qui marque des événements importants, et un élément clé de l’islam soufi en Tchétchénie, qui a connu un nouvel essor depuis la chute de l’URSS athée. »

Mais, ne soyons pas naïfs, les guerres, dont les viols et les pillages sont des buts inavoués, sont rarement menées pour des motifs uniquement identitaires. Il y a en Tchétchénie des ressources pétrolières faisant tourner les têtes et les kalachnikovs.

Des puits brûlent, l’air est saturé de dioxyde de carbone, les poumons, les estomacs, les œsophages, les yeux souffrent.

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« Personne n’a jamais commandé d’étude approfondie sur l’incidence des guerres sur le cancer en Tchétchénie. Et les autorités actuelles ne semblent pas particulièrement désireuses de remédier à cet état de fait. »

Un mariage se prépare, il y a des douilles de munitions tombées sur la robe de l’élue, et des mouchoirs cachés quelque part.

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« Selon la tradition tchétchène, la mariée reste debout dans un coin durant tout le mariage, pendant que les invités font la fête. »

Dans un coin de page, il y a Madina, non voilée, corps joliment dessiné par la robe qu’elle a conçue elle-même, et qui aimerait attirer l’attention du président Ramzan Kadyrov.

Grozny ou la cité des ogres.

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Oksana Yushko, Maria Morina, Olga Kravets, Grozny : neuf villes, interviewes des auteures, textes de Joshua Jaffa et Olga Kravetz, sous la direction d’Anna Shpakova, Fondation Luma / Les Rencontres d’Arles, Filigranes Editions, 2018

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Filigranes Editions

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Roger Salloch dit :

    grozny est une acte de resistance comme on n’en fait plus, resistance a l’infini numerique,resistance au populisme (xomme si chaque peuple etait pareil) resistance au fragmentation des valeurs, de pays democratiaues, car affirmation de leurs importance…faudrait trouver un editeur americain…Other Press à Boston?

    abrazos et grazie

    Roger

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  2. Roger Salloch dit :

    et bien sur comme aux etats unis aujourd’hui ce sont des femmes dans le devant…

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