La folie d’écriture de Véronique Bergen

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Janis Joplin

Qu’elle écrive dans des revues ou dans des genres littéraires de toutes sortes, la production textuelle de Véronique Bergen est impressionnante.

Membre depuis février 2018 de l’Académie Royale de Belgique, Véronique Bergen n’en est pas devenue pour autant une assise, son feu de création et de révolte étant inentamé.

A l’occasion de la réédition de son très beau roman polyphonique Kaspar Hauser, récompensé en 2007 par le prix littéraire de la ville de Tournai, j’ai souhaité interroger une auteure croyant farouchement en la puissance fondatrice de la langue, et la capacité émancipatrice de la littérature.

Vous écrivez énormément, des romans, de la poésie, des essais, des articles, notamment pour Diacritik, Lignes ou Artpress. De quoi procède votre folie d’écriture ? Comment le feu de création est-il sans cesse alimenté chez vous ?

Le désir d’écriture, l’appel de l’écriture m’habitent, me transportent, vivent en moi, venant de très loin, de rivages pulsionnels. Le monde, les événements, mes obsessions, mes questionnements suscitent le désir de m’engager dans des projets d’écriture, tantôt fictionnels ou poétiques, tantôt sous la forme de l’essai, tout en faisant éclater les frontières entre les genres. Les grands vents de la littérature, les œuvres littéraires, musicales, plastiques qui me percutent et me sidèrent suscitent aussi le geste de mettre en mots, de traduire dans la matière du verbe des interrogations, des urgences. Trouver de nouvelles formes pour dire l’informe, l’infâme, les oubliés. Descendre dans l’inaudible, explorer les vies insoupçonnées de la langue, ses zones délaissées, ses potentialités, sa texture magique afin de libérer du pensable. La pratique de l’écriture relève d’une expérimentation placée sous le signe de l’intensité. Ma relation à la langue est charnelle, corporelle, traversée d’affects, d’une « logique de la sensation ». Pour moi, il n’y a écriture que là où elle sort des sillons, des boulevards du bien dire, de l’architecture langagière officielle. Là, elle a chance de toucher le réel, la nudité, l’infra-pensée.

En même temps, ce besoin d’écrire est confronté à une surabondance d’informations, à une obésité de créations, de publications, d’expositions. Glissant dans un consumérisme qui tourne à vide, la pléthore appauvrit. Face à ce gavage, la tentation de la soustraction, du retrait est grande. Non pas un abandon du geste d’écrire mais déserter une scène médiatique qui, barbotant dans l’autosatisfaction, laissant les choses en l’état, se contentant de les paraphraser ad libitum, donne la nausée. À l’intérieur, plus exactement à l’extrême bord de cette bulle culturelle (comme on parle de bulles financières), des créations inouïes, rares, en rupture, voient certes le jour.

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Tous doivent être sauvés ou aucun (Editions Onlit, 2018) et Kaspar Hauser (Les Impressions Nouvelles, 2019) sont des romans. Comment comprenez-vous ce terme ?

La forme « roman » que j’inclinerais vers le terme de « fiction » s’avance comme la plus libre de toutes les formes, celle qui construit un dispositif d’écriture en phase avec ce qu’elle cherche à créer. La matière, le sujet qui débarque, le faisceau de personnages qui poussent la porte menant de l’inexistence à l’existence commandent un exercice d’écoute. Écoute du « pourquoi ? » de leur surgissement, écoute de leurs revendications, du manque ou du trop-plein dont ils s’arrachent. Le roman fait monter à bord de ses pages des tempêtes, des bribes de contre-histoire, des errances, il éclaire le présent par le passé, le jadis par l’éternel. Il va voir du côté de ceux qu’on relègue dans les marges invisibles, de ceux qu’on opprime, bâillonne et terrasse.

Votre Kaspar Hauser est-il frère en solitude du Lenz de Büchner ?

Oui, la solitude, l’étrangeté au monde de Kaspar Hauser sont sœurs de celles de Lenz et des dissidents, des ébréchés, soit qu’on les ait contraints à vivre dans les plis du non-monde, soit qu’ils aient tracé une ligne de fuite qui les césure du monde organisé des hommes et du langage. L’exil imposé peut se retourner en une sécession choisie. Le choix de la fuite intérieure, d’une rupture avec la société peut se présenter comme une riposte à l’insupportable, comme une issue face à une asphyxie. Un sursaut vital afin de construire un espace-temps où résider.

Kaspar Hauser 2019 est une version remaniée de votre roman éponyme paru chez Denoël en 2006. Qu’avez-vous changé/ajouté/supprimé ?

Une des lames de fond de mon écriture, c’est la jouissance. Jouissance à créer, à donner voix, à jouer avec les limites du dicible et du pensable, jouissance à repousser les frontières. Je ne pouvais imaginer une réédition qui soit la répétition de la première version parue chez Denoël en 2006. La langue est un organisme vivant qui est fécondé par l’imaginaire, par les événements intérieurs et extérieurs, par les soubresauts historiques. J’ai modifié la rythmique, la prosodie de certaines voix, celle de Stéphanie de Beauharnais notamment. J’ai aiguisé la nervosité de la voix de l’assassin, redistribué les chapitres, ici peut-être pour des raisons parfois conjoncturelles et non pas intrinsèquement littéraires. Les habitudes de lecture muant avec le temps, se transformant même sur le court terme, j’ai, à tort ou à raison — j’ai parfois le sentiment que c’est à tort —, divisé certains chapitres afin qu’ils soient plus courts, plus resserrés.

Quant à la voix de Kaspar, j’ai creusé des filons mentaux, des registres de raisonnement animiste, des idiosyncrasies kaspariennes et supprimé de brefs passages dans lesquels Kaspar sortait en quelque sorte de lui-même pour devenir le spectateur de son histoire. J’ai reconstruit dans l’immanence, dans la sensation libérée du corset de l’entendement, ce qui, parfois, à de rares endroits, recontactait une transcendance, un point de vue « sur » au lieu d’un mouvement « dans ».  Enfin, cette nouvelle édition de Kaspar Hauser chez Espace Nord est accompagnée d’une éblouissante postface de Charline Lambert qui est également poète.

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Quand le mythe de Kaspar Hauser est-il né ? Que représente cet enfant abandonné pour vous ?

La légende de Kaspar Hauser est contemporaine de la découverte d’un jeune homme débarquant sur la place de Nüremberg en 1828. Allure étrange, démarche titubante, le jeune homme affirme être Kaspar Hauser et avoir été tenu prisonnier depuis son enfance. Très vite, se répandent des rumeurs sur l’origine princière de Kaspar, lequel serait l’enfant du grand-duc de Bade et de Stéphanie de Beauharnais.

Davantage que représenter une enfance abandonnée, Kaspar surgit comme un hapax dans la symphonie des hommes : l’enfant sauvage surgit comme un point de sidération, un miroir de ce que nous avons été, de ce que nous avons perdu lors du processus d’acculturation, d’entrée dans le symbolique. Kaspar Hauser témoigne d’un autre rapport au monde, de type animiste. Crime perpétré pour des raisons d’État ? Cas d’autisme ? Il nous balance son énigme qu’on a tenté de clarifier, de faire rentrer sous la catégorie d’enfant sauvage ou sous celles d’autisme, de perturbations psychiques. Il quitte un premier enfermement (sa geôle, sa solitude, son existence à l’écart des hommes) pour une autre séquestration (la violence de son ouverture au monde des hommes et du langage). Il passe d’une violence à une autre, d’une première mort (sa séquestration) à une seconde (son dressage, son formatage). C’est autour de cette double perte (envers d’un double gain), de cette double impossibilité que j’ai construit le roman. Libéré, recueilli par les hommes, Kaspar gagne la liberté, une certaine liberté, le langage, la découverte de la richesse du monde mais perd son alliance avec les infra-mondes, son magnétisme, sa proximité avec les non-humains, un régime de sentir qui ne fait pas l’économie des échanges avec l’animal, le végétal, le minéral. Il n’y a aucune place dans le monde des hommes pour les Kaspar Hauser passés, actuels et à venir. Il est celui qui est hors-place. En 1833, cinq ans après la sortie de sa geôle, il sera assassiné.

J’ai exploré, sous le prisme de la fiction, la question de l’origine du langage, du lien entre langage et construction d’une subjectivation, de l’entrée en humanisation. J’ai voulu approcher le langage par celui qui en est privé, qui lui est étranger. Le monde de Kaspar Hauser ne répond pas à nos découpages symboliques, témoigne d’un autre rapport au réel, à l’animé, aux couleurs, aux formes, aux grands partages. De même que ses origines sont floues, prises dans l’énigme, son langage fuit, se déconnecte de nos lois de la référence, de la dénotation. La déception dans laquelle les mots laisse Kaspar nous montre un autre lien entre mots et choses, un lien magique, un lien qui incline vers la fusion mots/choses, le mot étant vécu comme une chose. Kaspar se tient avant ou après les mots, n’étant pas de plain-pied avec eux. Je vois dans la position de Kaspar une des incarnations possibles du poète.

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Avez-vous cherché à rendre visible, à l’aide d’un dispositif polyphonique, un invisible ? Ecrire pour les sans-voix n’est-il pas l’un de vos objectifs politiques ?

Le bruit que font les « assis » (pour reprendre  le terme de Rimbaud) étouffe les sans-noms, les sans-voix, les sacrifiés comme dit Perrine Le Querrec, des êtres porteurs d’une richesse non monnayable, porteurs d’un inaudible. Je suis comme réquisitionnée par ces peuples de silencieux (humains ou non-humains, monde animal, monde des forêts, des océans…) qui ne plient pas, qui ne cèdent pas face à la violence qu’on leur oppose. Tout est dans la nuance, dans l’équilibre entre apparition et disparation : il s’agit de les recueillir, de les écouter et de transcrire leurs forces tout en les maintenant dans une frange d’invisible qui les rend moins vulnérables, inaccessibles. Ne surtout pas les livrer en pâture à un système qui recycle tout, qui récupère les marges, les habitants des marges et des gouffres. Ne pas les replonger dans la mort. Les préserver du rouleau compresseur, de la faim d’exotisme, de la soif d’ailleurs que manifeste une société saturée d’elle-même, ne s’ouvrant faussement à eux que pour les replonger dans le mépris.

Tous doivent être sauvés ou aucun (Editions Onlit, 2018) est également un ouvrage polyphonique, confié à des chiens narrateurs ayant appartenu à de grands personnages de l’histoire. Que nous disent-ils de la révolution ? Il me semble que vous n’avez pas abandonné de ce mot.

Au travers de Tous doivent être sauvés ou aucun, j’ai tenté de mettre en place une « contre-histoire » en me focalisant sur certains événements du 20ème siècle essentiellement à l’exception de la Révolution française. Le souffle du roman est porté par un chien psychopompe, Falco. Visité par des entités canines qui prennent possession de lui, Falco libère leur voix. Le dispositif est celui d’un excentrement par rapport à l’humain, un excentrement relatif dès lors que c’est un humain qui écrit. J’ai voulu dresser un tombeau des chiens sacrifiés,  immolés sur les autels de la guerre, de la conquête spatiale, des pôles Nord et Sud… J’ai voulu interroger quelques séquences historiques, les émeutes grecques de 2008 au travers du riot dog Loukanikos, le IIIème Reich, le nazisme, la Shoah au travers de Blondi, le berger allemand de Hitler, la destruction des populations autochtones, des tribus amérindiennes au travers du chien d’une tribu Yanomami, enfin la Révolution française vue par deux chiens de Marie-Antoinette, Mops et Thisbé. Le point de départ de ma fiction, ce fut Loukanikos, le chien qui « symbolise » le soulèvement des citoyens grecs.

Conspuée, remisée dans le grenier des idées pour avoir accouché de formes historiques qui en invalidaient les principes, la révolution attend son heure, revient en force, sous de nouvelles guises, sous de nouvelles configurations. L’actualité l’atteste. Ce n’est pas parce qu’on bannit le mot « révolution » que sa réalité a perdu de sa puissance. Ce n’est pas parce qu’il y a eu des lendemains qui déchantent qu’il n’y aura pas des présents qui chantent.

Le nom de Patti Smith, à qui vous avez consacré un livre entier en commentant l’album culte Horses (Editions Densité, 2018), apparaît au début de votre Kaspar Hauser. Quelle est son importance pour vous ?

Patti Smith, ses disques, ses poèmes, son chamanisme, son univers, ses engagements politiques, m’accompagnent depuis toujours. Révélation depuis l’adolescence.  Percutance de Hey Joe, Piss Factory, de Horses, des recueils poétiques Witt, Babel… Début des années 1970. La révolution, la poésie étaient déclarées moribondes, le monde était devenu sourd au verbe, au poème. L’énergie sauvage du rock était récupérée par l’industrie, par le monde du divertissement. Patti Smith a bouté le feu à la momification du rock en le croisant à la puissance du poème. Une puissance portée jusqu’à la transe.

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En dehors de votre clavier d’ordinateur, jouez-vous d’un instrument ?

J’ai une passion pour le piano. Mais je joue en amateur, ayant commencé très tard, à l’âge adulte. Un rapport ambivalent, fusionnel et distancié, Atlantide, monde englouti de sons, familiarité et étrangeté. J’ai joué un peu de guitare électrique aussi.

Sur quels textes travaillez-vous actuellement ?

Sur plein de textes, plein de projets, en solo ou avec des artistes. Je travaille en ce moment à un court texte théâtral dans le cadre de l’aventure Les Intrépides de la SACD, aventure qui passe par Avignon. Le dessinateur, scénariste et réalisateur Winshluss et moi collaborons à une bande dessinée autour de l’anarchie qui sortira dans la Petite Bédéthèque des savoirs au Lombard dans la collection de David Vandermeulen. Je viens de terminer un essai très libre sur Martha Argerich et une fiction. Je rassemble les matériaux pour un nouveau projet romanesque.

Je vais publier prochainement, en février, un Abécédaire du Hard Rock Market avec Anik De Prins, fondatrice du lieu bruxellois qu’était le Hard Rock Market (Ed. Lamiroy). Fin mars, à l’occasion de la lecture d’extraits de mon texte Guérilla lors du festival Passa Porta — lecture que je ferai avec la comédienne et écrivaine Isabelle Wéry, avec la collaboration musicale de Pierre Jacqmain et l’œuvre plastique de Marcel Berlanger, mon éditeur Onlit sort ma fiction Guérilla. Fin 2019 sans doute, sortira aux Impressions Nouvelles un essai sur l’œuvre de Marie-Jo Lafontaine, mes textes côtoyant les œuvres de Marie-Jo Lafontaine qui agencera le dispositif visuel.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Véronique Bergen, Patti Smith, Horses, Editions Densité, 2018

Véronique Bergen, Tous doivent être sauvés ou aucun, Editions Onlit, 2018, 272 pages

Véronique Bergen, Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent, postface de Charline Lambert, Espace Nord, 2019, 304 pages

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