Van Gogh et Artaud suicidés de la société, et très vivants

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Certains matins, vous ne savez pas pourquoi, ou ne le savez que trop, la journée s’annonce avec une grande difficulté.

Vos boussoles habituelles, l’amour, le désir, le travail, la soif de découvertes, le goût des moindres faits, la marche à l’étoile, semblent inopérantes.

Mais, comme vous vous connaissez, vous avez pris soin, en cas de panne, de placer près de votre oreiller un petit volume veillant sur vous comme un génie malicieux et terrible.

Il s’agit du livre d’Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société (1947), que l’écrivain a compris comme un frère.

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Autoportrait avec chapeau de feutre gris, 1887, Amsterdam, Van Gogh Museum

Vous en possédez plusieurs éditions, mais rien de tel qu’une nouvelle publication pour réanimer la flamme. Allia s’en charge, c’est parfait.

Fou, Artaud ? Fou, Van Gogh ? Tous deux furent des suicidés de la société, des victimes d’un ordre mortifère niant la lucidité supérieure, des voyants suppliciés.

L’écriture se fait au couteau de la voix, comme la peinture.

En 1946 Antonin Artaud était encore interné, en 1948 il meurt, c’est ce que prétend du moins la gent féroce.

Voici un petit ouvrage à offrir à tous les bacheliers, tous les jeunes parents, tous les médecins très sûrs d’eux-mêmes.

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La Nuit étoilée, 1889. New York, The Museum of Modern Art

On ne peut pas s’offrir un Van Gogh, mais un Artaud reste une dépense modeste, qui certes risque de vous mettre au ban de la société, tout en vous apportant de nouveaux amis fabuleux.

Je n’en ferai pas une étude systématique, je recopie du feu, et je sors de l’asile.

Incipit : « On peut parler de la bonne santé mentale de Van Gogh qui, dans toute sa vie, ne s’est fait cuire qu’une main et n’a pas fait plus, pour le reste, que de se trancher une fois l’oreille gauche. »

Chers enfants, apprenez par cœur cette phrase, elle vous sauvera du jugement des idiots.

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Le Jardin de Daubigny, 1890. Bâle, Kunstmuseum

« Ça va mal parce que la conscience malade a un intérêt capital à cette heure à ne pas sortir de sa maladie. »

« Car ce n’est pas un certain conformisme des mœurs que la peinture de Van Gogh attaque, mais celui des institutions. Et même la nature extérieure, avec ses climats, ses marées et ses tempêtes d’équinoxe, ne peut plus, après le passage de Van Gogh sur terre, garder la même gravitation. »

« Et qu’est-ce qu’un aliéné authentique ? C’est un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain. »

« En face de cette unanime saleté, qui d’un côté a le sexe et de l’autre, d’ailleurs, la messe, ou tels autres rites psychiques, comme base ou point d’appui, il n’y a pas de délire à se promener la nuit avec un chapeau arraché de douze bougies pour peindre sur le motif un paysage. »

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Le Fauteuil de Gauguin, 1888. Amsterdam, Van Gogh Museum

« Car c’est la logique anatomique de l’homme moderne, de n’avoir jamais pu vivre, ni penser, qu’en possédé. »

« Or, c’est de son coup de massue, vraiment de son coup de massue qua Van Gogh ne cesse de frapper toutes les formes de la nature et les objets. »

Ici, j’entends la voix de stentor d’Alain Cuny.

« Une exposition de tableaux de Van Gogh est toujours une date dans l’histoire, non dans l’histoire des choses peintes, mais dans l’histoire historique tout court. »

Ici, j’entends Martin Heidegger.

« Il n’est pas ordinaire de voir un homme, avec, dans le ventre, le coup de fusil qui le tua, fourrer sur une toile des corbeaux noirs avec au-dessous une espèce de plaine livide peut-être, vide en tout cas, où la couleur lie-de-vin de la terre, s’affronte éperdûment avec le jaune sale des blés. »

« Mais, je l’ai dit, il y a dans tout psychiâtre vivant un répugnant et sordide atavisme qui lui fait voir dans chaque artiste, dans tout génie, devant lui, un ennemi. »

« Au fond de ses yeux comme épilés de boucher, Van Gogh se livrait sans désemparer à l’une de ces opérations d’alchimie sombre qui ont pris la nature pour objet et le corps humain pour marmite ou creuset. »

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Champ de blé avec moissonneur et soleil, 1889. Otterlo, Kröller-Müller Museum

« Il arrive des jours où le cœur sent si terriblement l’impasse, qu’il en prend comme un coup de bambou sur la tête, cette idée qu’il ne pourra plus passer. »

« J’ai passé 9 ans moi-même dans un asile d’aliénés et je n’ai jamais eu l’obsession du suicide, mais je sais que chaque conversation avec un psychiâtre, le matin, à l’heure de la visite, me donnait l’envie de me pendre, sentant que je ne pourrais pas l’égorger. »

« Qui ne sent pas la bombe cuite et le vertige comprimé n’est pas digne d’être vivant. »

« Mais Van Gogh a saisi le moment où la prunelle va verser dans le vide. »

Voilà, tout va bien, la grande santé est revenue.

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Champ de blé aux corbeaux, 1890. Amsterdam, Van Gogh Museum

Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société, Allia, 2019, 80 pages

Editions Allia

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Se procurer Antonin Artaud le suicidé de la société

 

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