Fraîcheur d’André du Bouchet, poète andante

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« Son expression est d’une lassitude venue de très loin, dans les yeux surtout, cette lassitude qu’on lit parfois sur le visage d’un nouveau-né. Dans le regard il y a en même temps un étonnement. » (Paule du Bouchet)

Je devais avoir besoin de beaucoup de silence, pour avoir ce jour-là, à la sortie de l’adolescence, acheté en une seule fois dans une librairie parisienne une quinzaine de livres du poète André du Bouchet.

Je savais qu’il me faudrait des années pour les lire, j’aime cela, ils sont encore disponibles près de moi, comme des objets de secours, des respirations quand l’asphyxie gagne.

L’actualité la plus récente me fait entendre de nouveau son nom, c’est une joie.

Paraissent donc chez Gallimard un récit de souvenirs de sa fille, Paule du Bouchet, Debout sur le ciel, un article dans La Nouvelle Revue Française de mars 2018 de Frédéric Joly étudiant le lien essentiel et étonnant à la peinture de l’œuvre/pensée du poète, ainsi qu’un livre d’entretiens avec Alain Veinstein (1979-2000), que j’avais laissé tapi sous une pile d’autres bons livres (L’Atelier contemporain, 2016).

Dans sa préface, l’écrivain rappelle leur longue amitié, voyant dans le poète un homme de relation, peut-être à la manière de Mallarmé écrivant dans le cadre d’une enquête sur des attentats anarchistes « La destruction fut ma Béatrice » : « Le mot relation me paraît central s’agissant d’André du Bouchet. Relation à la langue, qui est celle d’un ordre face au démesuré. Quelques mots pris dans la banalité même, collant de près à la réalité telle que l’appréhende tout un chacun, mais des mots détournés au point de n’être plus reconnus par ceux qui les emploient couramment. Il opposait la relation à la communication qui envahit aujourd’hui complaisamment les discours sans jamais vraiment passer à l’acte. Il ne craignait pas, lui, de parler d’une « relation destructrice » : « Je n’aime que ce qui se prête à être supprimé, retranché – et je retranche ce que j’aime. » Détruire pour faire place nette, aérer, faire de l’air (autre mot de la poétique d’André du Bouchet). »

Il est certain que cette violence dans l’air était pour moi une volupté, et qu’elle classait les écrivains, travaillant de l’intérieur même de la déchirure, ou de l’ennui des conventions. Elle les départage toujours, sans que la délectation morose ne prenne le pas sur l’énergie de vie.

La modernité pour Du Bouchet relève de la confrontation entre un moi intemporel porté par le langage et le pur présent des actes, une façon de partir du monde familier pour le quitter par le poème en tentant de le retrouver dans sa singularité totale.

Il s’agit ainsi d’édifier par la langue une sensation de pur présent, un pays où habiter avec précaution et fulgurance.

Le retour vers soi porté par la concentration de la langue et son travail d’élagage fondamental n’est pas narcissique, c’est une recherche d’universel liée à une logique de traduction essentielle de ce qui est, de ce qui fuit, de ce qui se dresse devant nous.

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André du Bouchet a ainsi trouvé, dans l’accompagnement des peintres, Pierre Tal-Coat, Giacometti, Bram van Velde, Geneviève Asse, Jean Hélion, François Dilasser, quelques autres, une interrogation commune sur le rapport entretenu/possible entre présence, présentation et représentation.

Pierre Tal-Coat et le poète, qui vivait à Truinas dans la Drôme escarpée après avoir habité dans le Vexin, ont beaucoup marché ensemble, carnet en main, traversant le paysage, se laissant happer par un détail, l’épaisseur particulière d’un moment vécu comme une rencontre intense, chacun cheminant alors dans l’élémentaire.

Dans son article de la nrf, Frédéric Joly revient sur le titre des écrits sur l’art d’André du Bouchet, publié par les éditions Le Bruit du temps en 2017, La peinture n’a jamais existé, l’essayiste amateur de Robert Musil reprenant pour les commenter des propos étonnants du poète au micro d’Alain Veinstein, déclarant se détourner rapidement des peintures qui le touchent pour l’espace qu’elles aimantent : « Une constante, en effet, quelle que soit la peinture aimée : on verra continûment dans ces pages un écrivain partir des œuvres pour quitter la peinture. C’est que la rencontre avec l’œuvre ouvre un chemin de réflexion qui éloigne d’elle. »

André du Bouchet écrivait debout, sur un lutrin, ou lors de longues marches en forêt.

« Mon père, précise Paule du Bouchet, écrivait debout sur des carnets toilés, il écrivait debout sur le ciel ou debout sur un pupitre à hauteur du regard. S’il travaillait assis, c’était pour relire, raturer, couper, coller, réécrire. Assis était une situation de labeur, debout un état d’alerte. Ecrire était comme regarder, marcher, noter, sentir. Une prise d’air. »

La verticalité est une aspiration de tout le paysage, une colonne d’être dans une colonne d’air.

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« Parfois, lorsqu’il nous lisait Virgile, Homère ou George Sans, cette voix qui lisait me semblait tout à coup celle d’un autre, ou venir d’ailleurs que là où nous nous trouvions. Il était si intensément présent qu’elle paraissait lointaine. Alors la voix nous faisait rire parce que confusément cette anamorphose vocale nous inquiétait. »

Le portrait que fait Paule du Bouchet est celui d’un homme au quotidien, écoutant de la musique en position d’étranger radical, travaillant en parallèle de sa femme (qui le quitte bientôt pour d’autres fugues) à la machine à écrire (elle est traductrice), habitant sa chambre, poèmes punaisés sur tout un pan de mur, explorant ses cartes au 1/25 000, voyageant en train de nuit avec sa famille, enfourchant un vieux vélo, visitant le Louvre, trouvant des silex taillés, mille souvenirs.

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« Il me semble que ce dont je voudrais témoigner, c’est de la fonction première de l’infime dans son appréhension du monde. Cet arrachement à l’infime qui m’aura à mon tour servi d’appui, de socle et de ligne de force. »

A Alain Veinstein : « Je vous disais tout à l’heure qu’un jeu de langage, qui est le langage bouclé sur lui-même, est pour moi tout à fait stérile. La fraîcheur, c’est le langage qui ne se referme pas sur soi. »

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André du Bouchet, Entretiens avec Alain Veinstein, L’Atelier contemporain, 2016, 126 pages

Editions L’Atelier contemporain

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La Nouvelle Revue Française, mars 2018, numéro 629, 144 pages

Site Gallimard

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Paule du Bouchet, Debout sur le ciel, Gallimard, 2018, 122 pages

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Se procurer Debout sur le ciel

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