J’avais des cargos plein la tête, une aventure photographique, par Philippe Séclier

058
« La longue route de sable » © Philippe Séclier

La récente présentation – encore en cours à la librairie La Nouvelle Chambre Claire (Paris) – de photographies de Philippe Séclier m’a immédiatement engagé à le rencontrer.

Son livre, Pier Paolo Pasolini, La longue route de sable, publié par Xavier Barral, m’avait fait voyager de la plus belle des manières, la découverte de son premier ouvrage, Hôtel Puerto (Images en Manœuvres Editions, 2001), suscitant la même émotion de départ.

Philippe Séclier est un auteur discret, mais dont les actes artistiques touchent chaque fois à la nécessité de la création.

J’ai souhaité remonter le temps avec lui, et déplier un peu son livre inaugural

zz
« Hôtel Puerto » © Philippe Séclier

Vous avez dédié votre premier livre Hôtel Puerto à l’écrivain marseillais Jean-Claude Izzo. Qui était-il pour vous ?

J’ai rencontré Jean-Claude Izzo, au salon du Livre, en 1999. Il venait de publier Les Marins Perdus et je pensais qu’il pouvait peut-être me donner des conseils sur la suite à donner à ce travail sur les ports que j’avais initié en 1995. À ma grande surprise, en voyant mes photos, il m’a annoncé qu’il souhaitait que l’on fasse un livre ensemble. Dans la foulée, il m’a présenté à André Frères, des éditions Images en Manœuvre, à Marseille, et Hôtel Puerto est ainsi né. Malheureusement, Jean-Claude nous a quittés en 2000, au moment même où nous étions en train de travailler sur la maquette. Sa femme, Catherine, m’a encouragé à poursuivre ce projet et a contacté des écrivains voyageurs qui l’avaient bien connu. Jean Rolin, Alvaro Mutis, José Manuel Fajardo et Michel Le Bris m’ont ainsi permis de publier mon premier livre de photos.

Qu’est-ce qu’un port dans votre imaginaire ?

Une incitation au départ, donc un saut dans l’inconnu, où la solitude est évidemment très prégnante. Mais aussi un lieu d’accueil, d’échanges et pas seulement commerciaux.

Hôtel Puerto comporte un extrait d’un texte de fiction de l’écrivain colombien Alvaro Mutis. Avez-vous conçu vos photographies comme des amorces de récits ?

Lorsque j’ai débuté ce travail, donc en 1995, je n’avais aucune idée préconçue et surtout pas celle de publier un livre. J’avais seulement l’envie, pour être souvent passé par Le Pirée, en Grèce, à cette époque, d’aller justement voir ailleurs, de me confronter à d’autres ports. J’ai, bien sûr, profité de cette période pour me documenter, pour lire aussi bien des romans – notamment Le Quart de Nikos Kavvadias, La dernière escale du Tramp Streamer d’Alvaro Mutis ou encore Port Soudan d’Olivier Rolin – que des essais, mais je n’ai jamais songé à en faire un récit photographique. Je n’avais pas cette prétention-là, en tout cas.

La part textuelle est très abondante dans votre livre. Pourquoi un tel choix ? Aviez-vous besoin d’un contexte narratif ou poétique important pour faire mieux comprendre vos images ?

La rencontre avec Jean-Claude Izzo, comme je l’ai déjà souligné, a été déterminante. Puiser dans l’imaginaire d’un, puis de plusieurs écrivains, suite à son décès, me paraissait essentiel dans ma démarche non pas de photographe – je ne me suis jamais réellement considéré comme tel, d’autant que je suis journaliste à la base – mais d’auteur. Associer mon travail photographique à des textes, dont trois sont inédits (seul celui de Mutis ne l’est pas), me permettait de partager des sensations, des émotions, même si la fiction n’est jamais figée dans le vécu.

pier-paolo-pasolini-la-longue-route-de-sable.jpg
« La longue route de sable » © Philippe Séclier

Y a-t-il des ports que vous n’avez pas pu ou pas voulu photographier ?

Comme c’est un sujet à l’infini, il y a forcément des ports où j’aurais voulu me rendre et d’autres où j’avais conscience que c’était compliqué de les atteindre. Mais comme j’en ai photographié environ une centaine, et sur tous les continents, je n’ai ressenti aucune frustration.

Vous êtes un auteur rare, avec quatre livres en dix-huit ans, dont un sur les traces de Sergio Larrain, et deux films documentaires consacrés l’un à Marc Riboud et l’autre au livre de Robert Frank, Les Américains. Pourquoi une telle discrétion ?

J’ai consacré une grande partie de ma carrière professionnelle, et de ma vie tout court, au journalisme. Le temps m’a sans doute manqué mais, finalement, il est aussi un allié précieux. Je fais les choses à mon rythme, personne ne m’attend, et encore moins là où je vais. C’est un plaisir exquis, tout d’un coup, de surprendre les gens avec des projets plus ou moins au long cours qui nécessitent, il est vrai, une grande dépense d’énergie. Le temps du journalisme, lié à l’instantanéité, est à l’opposé d’un livre ou d’un film qui sont faits sur une temporalité plus longue et cette dernière me convient parfaitement, finalement.

pier-paolo-pasolini-la-longue-route-de-sable.jpgsss
« La longue route de sable » © Philippe Séclier

Vous revendiquez-vous d’une famille de photographes, par exemple celle de Bernard Plossu, ou êtes-vous un pur électron libre ? Il me semble voir entre votre travail et celui de René Tanguy nombre de parentés : attrait pour les ports, pour la vie immédiate, le sens de l’ailleurs et de l’exil intérieur, la matérialité des images, une admiration commune pour Robert Frank, votre passé de journalistes, le port de Valparaiso offrant à votre livre le nom d’un hôtel.

Même si certaines images de mon travail sur les ports ont pu, parfois, être assimilées à celui de Bernard Plossu, que je connais depuis vingt ans, qui est devenu un ami et avec qui j’ai eu la chance récemment de travailler en tant que commissaire sur une exposition consacrée à son travail sur les USA, à Montélimar (dans le cadre du Festival Présence(s) photographie), et même si j’apprécie beaucoup à la fois l’homme et le photographe René Tanguy – que je ne vois malheureusement pas assez souvent – je ne me revendique d’aucune famille de photographes d’autant que je me méfie des chapelles dans lesquelles on essaie, surtout en France, de nous enfermer les uns comme les autres. Donc, va pour électron libre !

Ne photographiez-vous qu’en noir et blanc dans votre travail d’auteur ? Pourquoi ce choix ?

Comme vous l’avez souligné à juste titre, j’ai publié très peu de livres et je ne me suis jamais posé la question de savoir si je devais privilégier le noir & blanc, plutôt que la couleur. Le fait d’avoir travaillé dans des journaux et des magazines, où la couleur est omniprésente, m’a sans doute inconsciemment fait prendre l’option du noir & blanc.

Vos photographies sont-elles l’aboutissement de vos errances ?

Ce mot, errance, est trop précieux dans l’imaginaire du voyage pour que je me l’approprie soudainement. Et ce d’autant que l’un de mes livres préférés n’est autre que Errance de Raymond Depardon, qui est un marqueur essentiel dans sa bibliographie. Disons que ce travail sur les ports m’a permis d’en mesurer un peu plus sa réelle signification.

022
« La longue route de sable » © Philippe Séclier

Pourquoi si peu de femmes dans Hôtel Puerto ?

Vraisemblablement parce que, qu’on le veuille ou non, les ports sont souvent associés à la prostitution. Mais ça, c’est un tout autre travail qui a, du reste, été abordé par d’autres photographes. Et je ne me voyais pas aller sur ce terrain-là.

Votre ami et éditeur Xavier Barral vient de mourir. Qui était-il pour vous ?

Il a d’abord été mon deuxième éditeur, en 2005, pour avoir publié La longue de route de sable, d’après un texte de Pier Paolo Pasolini. Il m’a fait, cette année-là, un cadeau inestimable, merveilleux même, de « m’offrir » un livre-objet dont il avait le secret. Il est devenu ensuite un ami, au fil des ans, mais aussi un partenaire de jeu formidable pour échanger sur l’édition, sur la photographie et sur la vie en général. Nous avons également partagé, pour en avoir été les commissaires, l’expérience de l’exposition Auto Photo, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris, en 2017. Nous avons travaillé sur ce projet, en plus de nos activités respectives, durant deux ans, et cela nous avait encore plus rapprochés. Fin 2017, j’ai décidé de cesser mes activités de journaliste pour venir justement l’aider et travailler sur différents projets comme la monographie consacrée à Misahisa Fukase ou le lancement de sa collection de livres sur les oiseaux. Sa disparition, très brutale, nous laisse sans voix, son équipe et moi. Mais nous ferons tout pour que les éditions Xavier Barral continuent d’exister.

Quels sont vos projets personnels en cours ?

Je mène depuis sept ans un travail autour de l’œuvre de l’architecte japonais Tadao Ando. Je ne suis pas un photographe d’architecture et personne, là encore, ne m’attend sur ce sujet, mais il se trouve que j’ai toujours été attiré par l’architecture. Et il aura suffi d’un voyage au Japon, peu de temps après le tsunami qui a ravagé le nord du pays, en 2011, pour que je me décide à enclencher cette nouvelle série qui doit déboucher, normalement, sur une publication l’année prochaine.

Propos recueillis par Fabien Ribery

002639892

Philippe Séclier, Hôtel Puerto, textes de Michel Le Bris, Jean Rolin, Avaro Mutis, José Manuel Fajardo, Jean-Claude Izzo, Images En Manœuvres Editions, 2001, 128 pages

EXB_PASOLINI_COUV_3D-x540q100

Philippe Séclier, Pier Paolo Pasolini, La longue route de sable, Xavier Barral Editions, 2005 et 2014, 260 pages

005050901

Philippe Séclier, Marc Riboud, La jeune fille à la fleur, Histoire d’une photographie, Fiction & Cie / Seuil, 2017

Philippe Séclier expose Hôtel Puerto à la Nouvelle Chambre Claire, rue d’Arras, Paris (5eme) jusqu’au 16 mars 2019

La Nouvelle Chambre Claire

004742372

main

Se procurer La jeune fille à la fleur

Se procurer Auto Photo

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s