Il faut cultiver son jardin, par Cees Nooteboom, écrivain hollandais

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cactus

« L’année dernière, après avoir traversé le désert d’Atacama, dans le nord du Chili, j’ai décidé de planter plusieurs cactus dans mon jardin espagnol. »

Plusieurs mois par an, depuis plus d’un demi-siècle, Cees Nooteboom rejoint son ermitage enchanté de l’île de Minorque, dans le village de San Luis, cultivant son jardin, l’observant, le considérant comme un territoire de merveilles et d’aventures incessantes, tout comme un maître de sagesse.

En quatre-vingts textes d’inégale longueur, dans un journal tenu entre le 1er août 2014 et la 15 janvier 2016, 533, Le Livre des jours, l’écrivain hollandais nous dévoile les objets de ses pensées quotidiennes, de ses réflexions sur la botanique à celles sur la littérature en passant par des propos sur l’actualité, Bruxelles et Orion, la Grèce et le cri aigu d’une buse, Brecht et le corps d’un enfant mort sur une plage.

Un va-et-vient se met en place, sans systématisme, entre le cactus et la crise grecque, entre les arbres du jardin et le drame des réfugiés, les attentats islamistes et les chenilles processionnaires.

La curiosité intellectuelle est permanente, elle est celle d’un Montaigne ne choisissant pas entre la haute culture et les descriptions des insectes, entre l’érudition et la proximité de la vie telle qu’elle va, bat, et se métamorphose.

Cees Nooteboom a dépassé les quatre-vingt-cinq ans, connaît la musique, et se recentre sur le simple.

« A quel moment un fait devient-il un événement ? »

Ses observatoires majeurs : Amsterdam, Berlin l’hiver, Minorque à la belle saison.

Vous pensez peut-être qu’il n’est rien de plus aisé que de décrire un cactus, mais « comment faisait Alexander von Humboldt, comment décrire un objet qui est vert, auquel une série d’entailles profondes, j’en compte quatorze, a fait perdre sa forme euclidienne de cône et qui, tout en restant au ras du sol, affirme son être puissant et redoutable et tente de signifier dieu sait quoi du fait que les piquants qui le couvrent de toutes parts prennent en son sommet un ton carmin foncé ? Mais – première leçon – je ne dois pas les appeler « piquants », si acérés et venimeux qu’ils paraissent, et si grands qu’ils soient. Un cactus a des épines. »

On ne sait rien ou pas grand-chose, on sait mal, nous sommes condamnés aux approximations, tout nous échappe que l’écriture tente d’embrasser en son filet de mots maladroitement assemblés.

« Au plus chaud de l’été, la tortue vient parfois sur la terrasse donner de petites poussées contre mon pied. Alors j’arrose les pierres et elle les lèche avec lenteur, mais à fond. Les pierres que j’ai posées l’année dernière autour des plantes pour protéger leurs feuilles inférieures de ses assauts, elle les a poussés sur le côté, millimètre par millimètre, tel un bulldozer vivant. »

Ne sentez-vous pas le bonheur de lire de telles phrases ?

Passe avec sa petite fille le jardinier Xec, portant un livre de Canetti évoquant la mort : « Soudain, écrit-il, les morts ressuscités accusent Dieu dans toutes les langues de la terre : voilà le vrai jugement dernier. »

Reprenant la célèbre maxime conclusive du Candide de Voltaire, l’auteur de J’avais bien mille vies et je n’en ai pris qu’une (Actes Sud, 2016) va plus loin : « Et s’il en allait autrement, si c’était le contraire ? Je ne suis pas une plante, mais si c’était au contraire le jardin qui me cultive, moi ? Qui m’inculque des formes inattendues de vigilance ? »

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Les thèmes se croisent, reviennent, un texte se tisse. Retours et détours des noms et des choses : Elias Canetti, cactus, oiseau, mort, papillon, gecko, palmier, ennui, hasard, aéroport, Xec, Beckett, Borges, Joyce, et toute une série d’observations d’ordre ethnologique concernant la vie traditionnelle sur l’île de Minorque.

L’œuvre et la personnalité de Witold Gombrowicz sont ici convoqués, dont le livre Cosmos pourrait désigner par analogie le projet littéraire de Nooteboom inventant une forme à son désir : associer dans le mystère d’un ouvrage sans clef apparente des phénomènes disparates, et le concevoir comme un biotope total.

L’écrivain polonais exilé en Argentine décrit d’ailleurs ainsi son livre : « […] un brouillard d’objets et de faits mal dessinés, incohérents, toujours un détail ou un autre se rattachait à un second, s’y engrenait, mais aussitôt se développaient d’autres liaisons, d’autres orientations – voilà ce dont je vivais, comme si je ne vivais pas le chaos, un tas d’ordures, une bouillie – je plongeais la main dans un sac plein d’ordures, j’en retirais des choses au hasard, je regardais si cela se prêtait à la construction… de ma maisonnette… qui, la pauvre, prenait des formes bien fantastiques… et ainsi à l’infini… »
L’écrivain hollandais observe le temps, son île sous le vent, une araignée immobile, prend quelques photographies (reproduites dans son livre), fait des rêves étranges, voyage, notamment en Colombie (portrait de l’écrivain Héctor Abad), ou en Hongrie (éloge de l’érotomane et océanique Miklos Szentkuthy, auteur chez Phébus de La Confession frivole).

« Est-on plus loin du monde quand on est sur une île ? »

Le jardin rend la supposée actualité fausse, c’est lui qui est le vrai contemporain.
Et l’Espagne est pour Nooteboom un vrai exercice spirituel.

« Ce qui me lie à l’Espagne, j’ai essayé de le formuler dans mon livre Le Labyrinthe du pèlerin. Il s’agit de l’imaginaire de Cervantès et de la gravité de Zurbaran, du tout ou rien de la guerre civile, de la rudesse du climat de la meseta castillane, des découvertes que l’on fait sur soi-même au sein d’une autre culture – un lien existentiel que l’on ne saurait expliquer et que l’on n’a pas choisi, car pourquoi ne s’est-il pas tissé avec le radieux scintillement de l’Italie, la séduisante mélancolie du Portugal ou l’austère clarté du pays de ma naissance, dont la langue est la seule en laquelle je souhaite écrire ? »

La vie qu’est parvenue à se construire l’écrivain à Minorque est une parfaite alternance entre attention au plus proche et spéculations intellectuelles larges, rencontres avec les habitants et dégagements mentaux qu’opère la complicité avec insectes, oiseaux et végétaux.

On a tous quelque chose à apprendre des cactées.

« Nabokov était un spécialiste des lépidoptères, Ernst Jünger était imbattable sur les scarabées ou les coléoptères et moi, je ne sais rien, je dois me rendre à l’évidence. »

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Cees Nooteboom, 533, Le Livre des jours, traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Philippe Noble, Actes Sud, 2019, 288 pages

Actes Sud

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Se procurer 533, Le Livre des jours

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