L’archéologie de la normalité ordinaire, par Luigi Ghirri, photographe

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© the Estate of Luigi Ghirri for the images

Malgré les apparences d’une étude de grande ampleur sur le devenir-monde du faux et la façon dont l’artifice et le kitsch modifient notre être au monde, Luigi Ghirri (1943-1992) ne pratique pas une photographie directement sociologique.

Son œuvre construite selon le principe de la sérialité (des motifs, des formats, des points de vue) interroge la banalité ordinaire de nos cadres de vie, non sans que pointe çà et là de l’ironie, voire des possibilités d’enchantement.

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© the Estate of Luigi Ghirri for the images

Interrogeant le vide et l’ennui, ses images questionnent sans cruauté l’absurde de nos existences, et notre incapacité à communiquer en dehors des stéréotypes, la drôlerie involontaire du vivant subvertissant l’omniprésence des structures d’aliénation.

Colazione sull’Erba, composé de photographies prises entre 1972 et 1974 dans les environs de Modène (Emilie-Romagne), s’intéresse aux jardins des pavillons et petits immeubles de banlieue occupés par la classe moyenne italienne.

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© the Estate of Luigi Ghirri for the images

Cyprès, cactus, palmiers, plantes en pot forment le quotidien anti-spectaculaire d’existences ayant troqué leur pouvoir de liberté pour les objets de la normalité partageable par tous, le clin d’œil en plus.

La géométrisation des décors vaut pour la psyché, transformation ainsi la déception des jours en puissance d’en-commun.

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© the Estate of Luigi Ghirri for the images

A la façon d’un archéologue du temps présent, Luigi Ghirri prélève des fragments, isole des sujets – pour cette série, jamais humains – relève les signes d’une mythologie pauvre constituant l’horizon de désirs modestes à l’heure de la désappropriation générale.

On peut penser à la rencontre de la grande tradition photographique américaine (Walker Evans, Paul Strand) et du pop art sur une table de jardin en plastique, l’antilyrisme systématique s’ouvrant sur des trésors d’humour généralement involontaire soulignés par le choix des compositions s’attardant sur l’incongruité de l’existant, la récurrence de la thématique des nains décoratifs peuplant les univers domestiques métaphorisant à la fois l’étroitesse des vies, et le désir maladroit d’en rire.

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© the Estate of Luigi Ghirri for the images

Il y a dans l’ambition artistique de Ghirri, géomètre de profession, une volonté d’archivage d’une réalité abordée dans toute se complexité, et la répétition de ses scènes, jusqu’à la confusion entre l’original et la copie, à supposer que ces notions soient métaphysiquement pertinentes.

Dans un texte intitulé « Le chaos géométrique de la nature », Francesco Zanot rapporte ces propos du photographe italien : « J’ai l’impression que derrière ce que je vois il y a un autre paysage, le vrai paysage, mais je ne sais dire lequel ni l’imaginer. »

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© the Estate of Luigi Ghirri for the images

Au fond, ce que nous construisons comme nos espaces de vie peut être considéré avec Ghirri comme la persistance d’une consolation impossible, telle celle d’un « rêve pastoral» (Schama) dans un cauchemar climatisé.

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Luigi Ghirri, Colazione sull’Erba, textes de Massimo Mussini, Roberto Salbitani et Francesco Zannot (en italien, anglais, allemand, français), Mack (London), 2019, 176 pages

Mack – Books

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© the Estate of Luigi Ghirri for the images

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Se procurer Colazione sull’Erba

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