Unretouched Women, par Eve Arnold, Abigail Heyman et Susan Meiselas, photographes

media_file_5356
©Eve Arnold/Magnum Photos

« J’ai des idées très claires, écrit la photographe Abigail Heyman, sur ce qu’un homme doit être et j’ai essayé de les transmettre à mon fils, mais la raison pour laquelle je ne voulais pas avoir de fille, c’est que je ne savais pas ce que j’aurais voulu lui enseigner sur le fait d’être une femme. »

Montrer les femmes telles qu’elles sont, au quotidien, loin des stratégies de séduction et des stéréotypes, telle est l’ambition de trois photographes ayant marqué l’histoire de l’art et des représentations, actuellement encore exposées à Arles, Eve Arnold, Abigail Heyman et Susan Meiselas.

8fee001_2018021745.0.2089513736meseilas_01_web
©Susan Meiselas/Magnum Photos

Trois livres comme autant de jalons dans la réappropriation des femmes par elles-mêmes : Growing Up Female : A Personal Photo-Journal, d’Abigail Heyman (1974), essai en noir & blanc comportant des commentaires écrits à la main par son auteure, The Unretouched Woman d’Eve Arnold (1976), photographiant au naturel des inconnues et des célébrités (Marilyn Monroe, Joan Crawford, Marlene Dietrich), loin des exigences de la mode et de la tyrannie publicitaire concernant les apparences, Carnival Strippers, de Susan Meiselas (1976), montrant des strip-teaseuses en leurs moments d’abandon, de doute, de rire, de complicité, donnant la parole à des femmes considérées, non comme des dominées ou des exploitées de l’univers dévorant du spectacle, mais de véritables sujets.

9783882439540_1.jpg

En photographiant des visages non maquillés, ou se maquillant, des corps s’exhibant ou se soustrayant aux regards, Eve Arnold, Abigail Heyman et Susan Meiselas, qui travaillent toutes trois dans les années 1970 à l’agence Magnum, accomplissent un acte politique, redéfinissant les contours d’une mise en valeur de soi et d’une activité pouvant être arrachée à la loi visuelle des hommes.

media_file_5358

En 1972, Abigail Heyman photographie son propre avortement, jambes écartées, sexe violemment éclairé – « Rien ne m’a fait plus ressentir mon statut d’objet sexuel que l’expérience de vivre un avortement seule. » -, témoignant par-delà cette brutalité de la volonté de groupes de femmes de mieux connaître leur corps en le montrant à d’autres, cuisses ouvertes, lors de séances de découvertes collectives.

Il est question bien évidemment ici d’émancipation.

AH-P0063R
©Abigail Heyman

La place des femmes est redéfinie, les artistes montrant l’ennui abyssal généré par leur assignation à des tâches non partagées (les courses, le ménage, l’éducation des enfants).

Beauté des femmes reprenant leur destin en main, par le sport, le sexe, l’art.

AH-P0049R
©Abigail Heyman

« Toutes montrent les femmes, écrit Clara Bouveresse qui les présente dans un volume chez Actes Sud, sous un jour inédit. Leurs objectifs dévoilent des scènes intimes, des femmes qui s’habillent ou se maquillent, des corps nus et sans apprêts. Ces femmes apparaissent dans les moments où elles existent pour elles-mêmes et non pour séduire ou satisfaire une norme. Susan Meiselas accède à un univers clos et secret, traditionnellement associé au fantasme de la pin-up aguichante, et propose des images inattendues, faites d’instants ordinaires et d’amitié. »

Le projet est donc d’échapper à la norme des cosmétiques pour offrir aux regards, dans des publications à gros tirages (plus de 25 000 exemplaires pour chaque livre), l’image des femmes telles qu’elles sont, courageuses, polyphoniques, complexes, bien loin des projections masculines et du jugement moral rapide.

media_file_5355
©Susan Meiselas/Magnum Photos

Dans un entretien avec Clara Bouveresse, Susan Meiselas résume, à propos de sa série sur « les spectacles de filles », produites quelques années avant celles sur la révolution sandiniste au Nicaragua pour laquelle on la connaît aujourd’hui peut-être davantage : «J’ai défendu le droit de ces femmes à parler en leur propre nom. »

Et, s’autoanalysant : « Le problème des femmes et de leur corps – présent ou pas pour attirer les hommes – étaient des questions centrales pour les féministes à cette époque. J’étais une jeune athlète, j’avais une perception de ma présence physique, mais pas pour attirer les hommes, et j’étais donc fascinée par l’image que ces femmes projetaient. C’étaient des femmes de la classe ouvrière, je savais qu’elles avaient des contraintes économiques que je ne rencontrais pas et que je bénéficias d’opportunités qu’elles n’avaient pas. »

006695313

Eve Arnold, Abigail Heyman, Susan Meiselas, Femmes à l’œuvre, Femmes à l’épreuve, Unretouched Women, sous la direction éditoriale de Clara Bouveresse, fabrication Géraldine Lay, Actes Sud, 2019, 160 pages

Actes Sud

USA. Essex Junction, Vermont. 1973. Curtain call.
©Susan Meiselas/Magnum Photos

Ce catalogue accompagne l’exposition éponyme ayant lieu aux Rencontres de la Photographie d’Arles, 1er juillet-22 septembre 2019

Le lecteur curieux pourra aussi lire un très bel entretien de Susan Meiselas avec Clément Chéroux, publié dans La Voix du voir chez Xavier Barral, livre reprenant les  échanges verbaux ayant eu lieu entre l’historien de l’art et treize photographes majeurs à la Fondation Henri Cartier-Bresson, de septembre 2012 à juin 2016.

L’auteure de Kurdistan : In the Shadow of History (1997) y évoque bien sûr abondamment Carnaval Strippers.

On peut y lire notamment ceci : « A l’époque où j’ai rencontré ces strip-teaseuses, les féministes les considéraient comme des victimes exploitées par l’institution alors qu’elles se sentaient libérées de pouvoir choisir leur façon de se servir de leur sexualité. (…) Evidemment, Carnaval Strippers révèle une fascination pour les dynamiques de pouvoir entre les hommes et les femmes. Certaines strip-teaseuses ont une conscience aiguë de leur pouvoir sur les hommes. Et beaucoup de femmes peuvent ressentir leur domination sexuelle sur les hommes. »

006673199

La Voix du voir, les grands entretiens de Clément Chéroux à la Fondation Henri Cartier-Bresson, 2019, 298 pages

main

Se procurer Femmes à l’oeuvre, Femmes à l’épreuve

Se procurer La Voix du voir

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s