Brest, la ville, les pauvres, le port, par Gilles Walusinski, photographe

 

B82-738-18
©Gilles Walusinski

Les Brestois gardaient vaguement le souvenir de son passage et de ses images, mais sans véritablement pouvoir en témoigner.

En 1982 et 1992, le photographe Gilles Walusinski s’est rendu, dans le cadre de deux commandes, dans la cité du Ponant pour en photographier les logements, alors en voie de réhabilitation ou de destruction, les habitants et la zone portuaire.

Publié aujourd’hui par les éditions Autonomes pour le deuxième numéro de la revue 29200, ce travail documentaire important, chargé désormais d’une valeur historique, est de nouveau offert à la population.

La ville y apparaît en noir et blanc dans toute sa modestie, entre baraquements et tours d’habitation, cafés populaires et stade de foot au public fervent.

Ravagée par les bombardements de la fin de la Seconde Guerre mondiale, Brest, qui a dû reloger à la hâte ses habitants, est une ville blessée, pansant alors encore ses plaies.

Fraternel, Gilles Walusinski regarde vivre la ville dans sa quotidienneté, entre présence massive du béton de la reconstruction (la quasi-totalité des immeubles ayant été transformée en chaux dans la fournaise occasionnée par les bombes) et signes d’une ruralité de survie alimentaire, labeur des lavandières de l’immigration portugaise autour d’un lavoir municipal et renouveau économique dont le port, alors encore ouvert aux flâneurs, est le symbole.

Pour qui aime la grande ville insoumise de l’Ouest, voir ces photographies plusieurs décennies plus tard lève une grande émotion.

B82-741-33
©Gilles Walusinski

Connaissiez-vous Brest avant votre première venue dans cette ville dans le cadre d’une commande (1982) concernant une campagne de réhabilitation de logements insalubres ?

Adolescent, j’étais venu en vacances avec mes parents au Conquet, puis plus tard dans la presqu’île de Crozon, à Telgruc. A l’occasion, nous nous étions rendus à Brest. La première « commande » était pour la revue Habiter et pour l’édition du petit livre Quotidiens pluriels. Pour la deuxième commande, en 1992, qui se voulait « prestigieuse », du ministère de l’Equipement, ce fut mon choix de revenir à Brest, le sujet étant le port et la ville. Cette deuxième commande m’a permis de choisir de travailler avec plusieurs formats. Au Leica pour certaines photos, avec un Horizon, appareil panoramique originaire d’URSS et « à la chambre » 4×5 inches et 13x18cm.

B82-743-12A
©Gilles Walusinski

Quelles ont été vos premières surprises, vos enthousiasmes, vos déconvenues ?

En 1982, j’ai été accueilli par la directrice des PACT-ARIM et un travailleur social. Mes «déconvenues » sont venues après mon retour à Paris, sur le travail de mise en forme du livre, la censure de l’association sur les dialogues enregistrés, etc.

Quels pièges vouliez-vous éviter en répondant à cette commande ? Les photographies faites aux Etats-Unis à l’époque rooseveltienne de la FSA, Farm Security Administration, vous ont-elles inspiré ?

En 1974, Marc Riboud m’avait proposé d’être distribué par MAGNUM, connaissant mon travail. Il est certain que je connaissais la FSA et que j’en ai été inspiré.

B82-738-12
©Gilles Walusinski

Vous vous attardez sur le stade de football Francis Le Blé. Qu’avez-vous compris de la ville parmi le public ?

C’est une décision commune avec les commanditaires de montrer le foot comme dérivatif aux misères, l’opium du peuple, disait-on alors… De même, le reportage au pardon du Folgoët qui n’apparaît pas dans la revue 29200 que Nathalie Bihan publie avec les éditions Autonomes.

interieur+2
©Gilles Walusinski

Quel fut le destin de votre petit livre Quotidiens pluriels ?

Le livre était vendu 40 francs, mais en fait il a été donné le plus souvent. Il avait été tiré à trois mille exemplaires et c’est moi qui ai fait la maquette et traité avec l’imprimeur. Il y a toute une histoire sur la subvention demandée par l’asso commanditaire. Je vous raconterai en off.

Y a-t-il des photographies que vous n’avez pas souhaité montrer, parce que trop choquantes ou inconvenantes ? Quels étaient vos limites ou principes esthético-moraux ?

Toutes les photos ont été faites avec l’accord des personnes qui étaient dans de bonnes relations avec Sylvain Legrand, le travailleur social qui m’accompagnait. Dans le livre, il y a une double page que je n’avais pas aimée à l’époque car les photos étaient recadrées et n’étaient pas de mon choix.

interieur+5
©Gilles Walusinski

N’aviez-vous pas dans les années 1980 des responsabilités syndicales ? Qui êtes-vous quand vous arrivez à Brest ?

Depuis 1970, année où j’ai commencé à exercer, j’ai toujours été responsable dans les associations professionnelles, étant secrétaire général adjoint de Roger Pic dans la FAPC (Henri Cartier-Bresson en fut président, puis Gisèle Freund). Gisèle était une amie, comme HCB et aussi Jean Lattes avec qui je partageais beaucoup d’idées.

Lorsque vous photographiez de nouveau Brest en 1982, notamment la zone portuaire, vous utilisez un grand angle. Pourquoi ce choix ?

C’est ma manière de voir, large, sans doute.

interieur+3
©Gilles Walusinski

Pourquoi n’avoir photographié qu’en noir et blanc ?

C’est mon choix de l’époque lié au désir de tirer moi-même les images.

Avez-vous retrouvé ou entretenu une relation avec certains des témoins de vos images ?

Non, malheureusement. C’est la publication dans Délibéré qui a réveillé l’intérêt des Brestois, notamment par l’intermédiation du dessinateur/bédéiste Kris.

interieur+4
©Gilles Walusinski

Etes-vous venu régulièrement à Brest depuis 1982 ? Que constatez-vous de l’évolution de la ville ?

Je vois qu’à Brest comme ailleurs la « gentrification » est en marche ! On repousse la population modeste hors les murs. La folie sécuritaire a fermé le port de commerce à la liberté de circuler et de voir…

Avez-vous de nouveaux projets photographiques ou d’édition ?

Je travaille sur plusieurs sujets à Montreuil, les Roms, la ville, etc. J’ai plusieurs sujets non publiés que j’aimerais montrer comme mon travail sur les moulins à papier…

Propos recueillis par Fabien Ribery

couverture+noire

Gilles Walusinski, La ville, les pauvres, le port, textes Morgane Le Rest, Nora Moreau et Loïc Le Cam, revue Vingt neuf deux cents – n°2, 2019, 68 pages, deux couvertures au choix, trois posters en risographie inclus dans l’édition, reliure à la suisse – 150 exemplaires numérotés

Gilles Walusisnki – Mediapart

couverture+grise

Editions Autonomes

Présentation du livre au public le mardi 17 décembre, de 17h à 19h30, chez Kuuutch (Brest), en présence du photographe

B82-730-35
©Gilles Walusinski

Kuuutch

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s