Brest, le peuple, la mondialisation, par Benjamin Vanderlick, photographe, ethnologue

DS Beauté Couture, Rue Jean jaurès, Brest, octobe 2019
©Benjamin Vanderlick

Ethnologue et photographe, Benjamin Vanderlick a étudié, comme il l’avait fait à Lyon dans le quartier de la Guillotière, l’implantation de nouveaux commerces – désignés comme « cosmopolites » – dans le haut de l’emblématique rue Jean Jaurès de Brest (Finistère), ce point extrême de l’Europe où la mondialisation des marchandises, des hommes et des pensées, n’est pas une idée abstraite.

Dans un contexte d’élections municipales marquées à Brest comme ailleurs par la thématique sécuritaire, il m’a semblé intéressant de rendre visible ce travail de tolérance et de compréhension d’un phénomène de nature communautaire provoquant souvent la peur et la désinformation.

Fidèle à sa vocation commerçante, la rue Jean Jaurès change de visage, reflétant la multiplicité ethnique de notre pays, qui est une chance de réinvention de soi dans la diversité.

Benjamin-Vanderlick-Jaures-Cosmopolite-8
©Benjamin Vanderlick

Qu’est-ce que l’association Yiriba avec qui vous avez travaillé pour constituer le projet-livre Jaurès Cosmopolite ?

L’association Yiriba est une association culturelle brestoise créée il y a quelques années par des passionnés de l’Afrique de l’Ouest pour valoriser les arts, la création musicale d’Afrique. Mais aussi c’est une association qui est en lien avec des artistes, musiciens, danseurs et associations culturelles africaines du Finistère.

Le projet-livre Jaurès cosmopolite est un complément à l’aboutissement d’un projet culturel plus large mené avec l’association Yiriba. Pendant un an, j’ai observé et questionné la rue Jean Jaurès de Brest qui assiste, depuis le début des années 2010, à l’installation de commerces qu’on peut qualifier de « cosmopolites », « exotiques » ou relevant de l’entreprenariat ethnique. Le livre est constitué de l’ensemble des photographies de l’exposition éponyme présentée à Brest depuis samedi 18 janvier. Le livre s’est décidé au dernier moment, pour garder une trace. Je me suis alors adressé à Claire et Marc de l’atelier Ooblik, installé à coté de Lyon, car ils connaissent et ont imprimé presque toutes mes exposition photos depuis huit ans, quand j’habitais encore à Lyon. Ils ont développé dernièrement une plateforme pour concevoir en ligne facilement et rapidement des carnets photographiques de très belle facture en petite série et avec un réel soin accordé à l’impression des images. Le livre s’est réalisé en deux semaines !

Vous vous êtes donc particulièrement intéressé à l’implantation de commerces ethniques – que vous appelez « cosmopolites » – sur l’emblématique rue Jean Jaurès de Brest. Le port finistérien marque-t-il ainsi son plein ancrage dans la mondialisation ?

Le Port de Brest a longtemps joué un rôle dans les mobilités finistériennes. Il a ouvert la ville à d’autres horizons. Le port et ses activités maritimes ont favorisé la venue de populations nées loin d’ici. Le Finistère est aujourd’hui constitué d’histoires sentimentales entre marins militaires et femmes de Polynésie, d’Afrique ! L’imaginaire du port, du littoral est encore là mais aujourd’hui, on n’arrive et on ne part plus de Brest par bateau. La mondialisation des hommes s’effectue par avion pour les plus chanceux, sinon par le chemin de fer ou les routes, de l’est vers l’ouest ou du sud vers le nord.

Votre livre paraît dans un contexte d’élections municipales marquées par la thématique sécuritaire et le débat sur les caméras de surveillance. Votre travail procède-t-il d’une volonté citoyenne de réduire à leurs justes proportions les craintes concernant la sécurité à Brest ?

J’habite en périphérie de Brest, au fond de la rade. Le contexte des élections municipales m’avait un peu échappé. De plus, la plupart des personnes avec qui j’ai passé beaucoup de temps dernièrement à Brest ces derniers mois n’ont pas accès au vote ou ne sont pas forcement domiciliés à Brest même ! Pour autant ? j’ai eu vent du sentiment d’insécurité ressenti par certains brestois eu égard à leurs nouveaux voisins qu’ils rencontrent aujourd’hui sur le haut de la rue Jean Jaurès. C’est un phénomène fréquent de manifester de la peur ou du rejet vis-à-vis de ce que l’on ne connaît pas ou mal.

Il y a résolument le souhait de rencontrer les acteurs de ce changement qui s’opère sur la rue.

Comment votre étude socio-photographique sur les bars africains de la Guillotière, à Lyon, informe-t-elle votre analyse de l’arrivée de nouveaux commerces, notamment africains, sur le haut de la rue Jean Jaurès ?

Mon travail photo s’appuie sur une démarche et des réflexions ethnologiques développées au cours de mes travaux précédents certes. Mais je m’enrichis aussi d’écrits anthropologiques, historiques, littéraires qui m’aident à comprendre ce monde moderne dans lequel nous vivons tous. En 2012, j’avais en effet effectué un travail auprès des « maquis », ces bars africains de la Guillotière à Lyon – l’exposition Maquis est d’ailleurs actuellement présentée au Mac Orlan à Brest dans le cadre du festival Pluie d’Images. Dans ce travail, j’interrogeais le développement de ces lieux vus comme communautaires dans un quartier historiquement populaire du Centre de Lyon. Ces maquis étaient certes fréquentés quasi exclusivement par des personnes de peau noire mais d’âges comme de catégories sociales très différents et venus d’une multitude de pays dont la France : certains étaient nés ici, d’autres pouvaient venir des Départements d’Outre-mer, d’autres encore étaient nés dans les anciennes colonies françaises avant les indépendances africaines. Ces lieux qui provoquent parfois des attroupements de personnes à la peau noire interpellaient alors des habitants du quartier, en effrayaient même certains et étaient propices à toutes sortes de fantasmes quant aux activités, supposées illicites, pouvant se dérouler à l’intérieur. Ce que l’on ne connaît pas, que l’on ne comprend pas, est propice à la peur et au rejet. Et au début des années 2010, il n’y avait personne qui avait travaillé sur ce phénomène africain contemporain à Lyon. À Brest, rue Jean Jaurès, il n’y a pas de maquis africains, mais il y a des nouveaux commerces africains, d’Europe de l’est, du Proche-Orient qui relèvent de l’entreprenariat ethnique. Je suis donc allé rencontrer un grand nombre de ces commerçants pour discuter avec eux, observer les modes de consommation populaire auxquels ils répondent. C’est passionnant car les produits et les services proposés par cette vingtaine de lieux sur la rue Jean Jaurès permettent de déduire d’où viennent les Brestois d’aujourd’hui.

Boucheries halal, salons de coiffures afro, épiceries internationales… les communautés se juxtaposent-elles ou se côtoient-elles ? Qu’avez-vous observé ?

Selon moi, elles se côtoient. Pour prendre l’exemple des boucheries halal, elles sont en partie fréquentées par des Brestois musulmans ou immigrés en provenance du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et du Proche-Orient mais pas uniquement. Elles jouent aussi le rôle de commerce de proximité pour les habitants du quartier. C’est valable aussi pour les épiceries exotiques qui diversifient leurs produits et pour les salons de coiffure où il est très fréquent d’avoir des employés d’une autre nationalité que la ou le gérant.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées durant votre reportage ? Quels ont été vos étonnements majeurs ?

Certaines personnes peuvent refuser d’être photographiées pour figurer dans un reportage, dans une exposition dont ils ne maîtrisent pas le contenu et la diffusion. C’est leur droit et c’est même louable. Il y a donc une obligation de prendre le temps, afin d’établir une relation de confiance avec les clients et les commerçants qui donnent à voir les nouvelles couleurs de la rue Jean Jaurès. Mais il n’est jamais facile d’expliquer ce que l’on souhaite faire à des personnes qui ne fréquentent pas habituellement les expositions ou les actions culturelles en général. Ma démarche est résolument ethnologique. C’est en étant sur place régulièrement, en transmettant des photos réalisées avec elles que la confiance s’est installée. Alors que le travail avait commencé début 2019, c’est à partir du mois d’octobre que les portes se sont vraiment ouvertes et que j’ai pu être accepté pour prendre les photos que je souhaitais.

La mondialisation est-elle essentiellement une affaire de cuisine et de mode rue Jean Jaurès ?

Les conséquences culturelles de la mondialisation dépassent cela. L’alimentation, la coiffure ou les produits de beauté ne sont que les témoins matériels du cosmopolitisme brestois. Je remarque aussi que beaucoup de clients trouvent plaisir à se rendre dans ces différents lieux pour passer un bon moment. Un salon de coiffure se doit d’avoir un canapé. Les clients ont en face d’eux quelqu’un qui les accueille, les comprend, avec qui ils peuvent plaisanter parfois, parler dans leur langue maternelle également.

Votre livre est-il un hommage à la diversité des populations accueillies dans une ville restée à bien des égards populaire ?

Au-delà d’une ville qui est restée populaire, c’est même une rue, la rue Jean Jaurès qui est historiquement une rue populaire. Les boutiques donnent à voir une population qui vit ici depuis plusieurs décennies pour certains mais qui n’avaient que peu de raisons de se rendre dans cette partie du centre-ville.

Pourriez-vous légender quelques-unes des images de votre ouvrage, afin de les déplier un peu ?

panneau 11
©Benjamin Vanderlick

Il y a ce triptyque extérieur. Cela fait partie des rares photographies réalisées en extérieur dans mon travail photographique. Cela correspond à ce que tout le monde peut voir : une rue commerçante, avec des devantures définitivement fermées. C’est aussi des enseignes qui nous font prendre conscience des immigrations anciennes ou plus récentes : Le Gulf Stream est un bar portugais qui existe depuis trente ans. Depuis un peu moins de dix ans, s’est installée l’épicerie halal Djazar de Bretagne. Et puis cette rue, ce sont aussi ses nouveaux habitués qui viennent du continent africain, du Proche-Orient et au-delà. Brest est en connexion avec la géopolitique mondiale et s’ouvre pleinement à la diversité culturelle.

panneau 8 - gauche
©Benjamin Vanderlick

Le haut de la rue Jean Jaurès est associé à ses kebabs. Je ne qualifie pas les kebabs en soi comme de l’entreprenariat ethnique. La plupart de ces fast-food sont fréquentés par la jeunesse brestoise sans distinction d’origine. L’un d’eux a toutefois retenu mon attention en raison de son hospitalité pendant la journée envers les jeunes demandeurs d’asile actuels en provenance de Syrie, d’Iran, d’Afghanistan, d’Irak, du Kurdistan. A l’intérieur de ce kebab, une photo a retenu mon attention. On voit Bulent, son propriétaire, jeune, à coté de son oncle, au milieu des montagnes dans le Kurdistan iranien. Et derrière, la Mercedes immatriculée dans le Finistère. On est ici et là-bas en même temps. Aujourd’hui et hier, il y a environ vingt ans.

panneau 7 - droite
©Benjamin Vanderlick

La rue Jean Jaurès est la rue où l’on vient se faire coiffer, couper les cheveux, poser des tresses, une perruque ou entretenir ses dreadlocks. Ces salons de coiffures sont des lieux extrêmement vivants. On travaille en musique, ça rentre, ça sort, ça discute. Ce sont des lieux qui permettent de se sentir fier et beau quand on à le cheveu crépu et la peau noire. Cette esthétique afro qui nous vient en partie des Etats Unis est mise à l’honneur et s’exprime ici. Brest est devenue une ville-monde.

Propos recueillis par Fabien Ribery

Benjamin Vanderlick & association Yiriba, Jaurès Cosmopolite, 2020 – 20 exemplaires

Asso Yiriba – Facebook

Benjamin Vanderlick – Facebook

Pour acheter le livre : vente à prix coûtant à l’ordre de l’association Yiriba 

Exemplaires numérotés. Achat en direct uniquement. Prévoir frais de port en plus si expédition (4€)

Exposition Jaurès Cosmopolite, médiathèque Jo-Fourn-Europe (Brest), du 18 janvier au 29 février 2020

Benjamin Vanderlick expose aussi son travail sur les bars africains de la Guillotière, quartier de Lyon – Maquis, du 17 janvier au 15 février 2020

affiche-2020-400

  • Les expositions sont présentées par l’association Yiriba et le festival Pluie d’images

Festival Pluie d’images

 

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Barbara Polla dit :

    Il faut que je vienne !!! BREST !! RIBERY !!!!

    >

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