L’art du roman, par Jérôme Ferrari, écrivain

 

 

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« Il y a une expérience positive de l’écriture assez universellement partagée : c’est l’impression, à un moment donné, quand on est dans l’écriture d’un roman, qu’on n’est plus en train de créer quelque chose, mais de la dévoiler ; qu’on n’est plus le maître d’un jeu totalement ouvert, avec une infinité de bifurcations possibles, mais que le texte existe et nous impose sa propre nécessité. Ce qui fait qu’on arrive à un point où on ne peut plus faire ce qu’on veut. C’est un sentiment extrêmement agréable, et qui est en général le signe que ça se passe très bien. »

Depuis quand sommes-nous enfermés ?

Depuis combien de livres ?

Combien de baisers volés supprimés ?

Combien de dizaines de cafés manqués, de rencontres interdites, de voyages avortés ?

Heureusement, dans l’absence générale, Jérôme Ferrari est encore là, voix intègre sur la table de travail, discutant pour Actes Sud / diagonales avec Pascaline David sur sa poétique, l’essence de son travail, la composition de ses livres, son inspiration.

Des titres qui s’imposent, que l’on n’oublie pas : Variétés de la mort (2001), Aleph zéro (2002), Dans le secret (2007), Balco Atltantico (2008), Un dieu un animal (2009), Où j’ai laissé mon âme (2010), Le Sermon sur la chute de Rome (2012), Le Principe (2015), A fendre le cœur le plus dur (2015), Il se passe quelque chose (2017), A son image (2019).

« Ce que j’aime beaucoup dans l’écriture, ce n’est pas qu’elle permette de se raconter soi-même, ça devient lassant – c’est au contraire une façon de faire une expérience réelle de l’étrangeté. »

Installé en Corse depuis 1988 – avec périodes transitoires d’enseignement en Algérie et dans le Golfe persique -, Jérôme Ferrari – une mère née à Damas, un père né à Rabat, un grand-père engagé dans l’armée coloniale -, n’a rien d’un folkloriste à la Prosper Mérimée (Colomba et ses bandits d’honneur), travaillant le vif des questions contemporaines touchant son île (les mémoires blessées, une certaine forme de déréliction, les impasses du nationalisme), et le roman comme lieu d’exposition des problèmes.

« Si un roman peut se réduire à un contenu conceptuel ou abstrait, c’est la preuve qu’il n’avait pas de raison d’être. Je pense vraiment que le roman, c’est l’art de la singularité et du concret. »

Chez Jérôme Ferrari, l’écriture commence d’abord par l’élaboration d’une structure, d’un agencement – concept développé par Gilles Deleuze, philosophe admiré notamment pour ses écrits sur la littérature américaine – de lignes narratives, permettant alors d’inventer des scènes, qui, depuis Un dieu un animal, sont dans l’ordre chronologique de leur apparition.

« Pour Le Sermon sur la chute de Rome, c’était la citation de saint Augustin que j’ai mise en exergue qui a été le catalyseur, et aussi la plus ancienne des photos de famille que je possède et qui m’a toujours beaucoup fasciné. »

Passionné de physique quantique (lire Le Principe, sur le physicien allemand Heisenberg), l’écrivain cherche une logique au-delà de la logique euclidienne, des correspondances, des résonances, à travers l’espace et le temps, prenant en compte le mystère des places dans les constellations familiales et la force de l’implicite, de l’ellipse, du hors-champ.

« Claude Simon disait que ce qu’il écrivait était toujours infiniment plus riche que l’idée qu’il s’en faisait en amont. »

Jérôme Ferrari, comme Kundera ou Dostoïevski, décrit très peu physiquement ses personnages, les singularisant par leurs obsessions, leur voix, leur fêlure non commentée, cherchant à concilier rythmiquement concision verbale – dans des phrases paradoxalement longues, à tendance lyrique – et polyphonie.

« Je cherche dans la description d’une scène, à toujours faire en sorte qu’elle soit un peu ambivalente, par exemple, qu’il y ait quelque chose, même dans les joies les plus simples, qui paraisse un peu frénétique ou bordeline, bref, pas très net. »

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La question du mal, très concret, très métaphysique – notamment de l’ignominie coloniale – hante les romans de Jérôme Ferrari, dont la morale est haute, à la façon des maîtres du Grand Siècle, approchant les âmes de ses personnages sans chercher à les enfermer dans un jugement a priori, qu’ils soient tortionnaires ou victimes.

Il y a du Bernanos chez lui, une connaissance de la brisure intime, mais aussi une idée noble de la littérature comme connaissance, dessillement, emportement, habitée par une pensée de la responsabilité des phrases et des actes.

Du chaotique, de l’ordre et de l’irréversible.

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Jérôme Ferrari, Les mondes possibles, entretiens sur l’écriture avec Pascaline David, Actes Sud / diagonale, 2020, 176 pages

Jérôme Ferrari – Actes Sud

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Se procurer Les mondes possibles

 

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