Ouvrir le feu, par Joan Miró et son marchand Pierre Matisse

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Comme Kahnweiler pour Picasso, il faut parfois aux plus grands artistes la chance de la rencontre d’un marchand d’exception pour que leur œuvre prenne une dimension internationale.

Sans Pierre Matisse (fils du peintre), son marchand new-yorkais, Joan Miró n’aurait probablement pas eu une telle reconnaissance aux Etats-Unis, influençant par les expositions que son galeriste lui organisait régulièrement – trente-cinq expositions personnelles à la Pierre Matisse Gallery dans le Fuller Building, au coin de la 57e rue et de Madison avenue – le jeune art américain, de Motherwell, de De Kooning, de Rothko, de Pollock.

Mais entre Matisse et Miró, il y eut bien davantage qu’une relation d’argent, une amitié profonde ayant duré un demi-siècle, une complicité, une compréhension d’instinct de la nécessité et de la grandeur du travail de l’autre, Majorque et New York devenant les lieux cardinaux de leurs retrouvailles.

« Il y avait, écrit le poète Jacques Dupin, entre Miró et Matisse, une affection pudique, une admiration réciproque, un échange presque tacite et le même goût du risque et de l’aventure partagée. Surtout, une fidélité sans accrocs, de la première rencontre en 1930 à la mort du peintre en 1983. »

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, c’est l’Amérique qui aura consacré le peintre catalan, une première rétrospective ayant eu lieu en 1941 au Museum of Modern Art de New York, avant que Matisse n’expose en 1945 les fameuses gouaches des Constellations – effectuées pour une bonne part à Varengeville, en Normandie, mais aussi à Palma et à Mont-roig – ayant libéré son langage plastique, réponse de liberté aux Nazis continuant à ravager l’Europe.

Les éditions L’Atelier contemporain publient en un volume important de huit cents pages – accompagné d’illustrations inédites – l’intégralité de la monumentale correspondance entre les deux amis (conservée à la Morgan Public Library de New York) sous le beau titre d’Ouvrir le feu, expression du peintre – Elisa Sclaunick, responsable de cette publication parle de « roman épique ».

Découvert par l’intermédiaire de son marchand parisien Pierre Loeb, Pierre Matisse est pour le peintre espagnol un soutien sans faille, acteur majeur du déplacement de centre de gravité de l’art de la vieille Europe aux Etats-Unis, participant à l’épanouissement de l’art de son protégé, en favorisant notamment des commandes importantes auprès d’institutions et de municipalités – on peut songer ici aux sculptures en plein air de Chicago et de Central Park, à une décoration d’ampleur pour le siège des Nations Unies (lire les lettres de 1952).

« Je me rends parfaitement compte que ce n’est guère facile de s’occuper de ma peinture et qu’il faut avoir presque autant de courage que celui qu’il me faut pour travailler. C’est par-dessus tout une foi absolue celle qui doit nous guider à nous trois ensemble, Pierre Loeb, vous et moi. Vous, fils d’un très grand peintre, savez mieux que moi ce que représente la vie d’un artiste, et vous avez été témoin de la vie de lutte et plus tard de sa réussite éclatante. » (lettre de Miró, 29 avril 1934)

Un marchand d’ampleur est bien plus qu’un commerçant de génie, c’est un allié de fond, un véritable cocréateur, une écoute de tous les instants, une confiance absolue – les autres, ils sont nombreux, on oublie.

« Pour cette prochaine exposition à New York, il serait peut-être intelligent de ne pas monter trop de choses aux Américains, pour ne pas leur donner la sensation que nous dépendons exclusivement d’eux, ce qui pourrait nous faire du tort. » (Miró, 17 décembre 1934)

Avec Matisse, Miró converse de façon très professionnelle de la question des titres, des interrogations relatives aux expositions – dates les plus judicieuses, modes de transport, encadrements, châssis, photographies des œuvres… -, des projets de publications, des personnes à qui expédier des catalogues – par exemple Alexandre Calder, Marcel Duchamp, Ernest Hemingway, le couple Pound, Edgar Varese -, des contrats.

Le 16 novembre 1935 : « Maintenant, mon vieux Matisse, excusez-moi de vous dire que je suis entièrement à sec et n’ai plus le sou. Je me permets de vous rappeler que vous me devez les mensualités de Juillet, Août, Septembre, Octobre, Novembre. »

Pierre Matisse, pragmatique : « Je profite de cette occasion pour vous demander de bien vouloir autant que possible signer vos œuvres sur la face plutôt qu’au dos. Surtout pour celles qui sont peintes sur cartons, etc., car une fois montées on ne peut naturellement plus voir la signature et vous n’avez pas idée comme les clients sont embêtants à ce sujet.»

Oui, beaucoup de clients, pas les moins vulgaires, veulent s’assurer que le chèque est dûment signé.

Pudique, discret, Miró parle de « situation actuelle » (15 août 1936), quand l’atroce guerre civile espagnole a commencé.

Le travail doit être la boussole.

Miró, le 28 septembre 1936 : « Je ne nie pas, comme vous le prévoyez avec clairvoyance dans votre lettre, que je plonge à nouveau un jour pour partir à la découverte d’une réalité profonde et objective des choses, non pas superficielle mais surréaliste non plus, mais d’une profonde réalité poétique, extra-picturale si vous le voulez, malgré les apparences picturales et réalistes. Cette émouvante poésie qui existe dans les choses les plus humbles et cette rayonnante force d’âme qui s’en dégage. »

Ecrire cela, quand la soldatesque frappe à la porte, est admirable.

Le surréalisme ? « cette école est déjà arrivée à la limite extrême ; voici maintenant les arrivistes et les faibles qui vont maintenant en profiter, il faut que vous autres, les marchands avec dignité preniez garde à eux, malgré les avantages commercielles [sic] qu’il puisse y avoir momentanément. »

Par la suite, les relations se tendront un peu quand un autre marchand, Aimé Maeght, succédant à Pierre Loeb, entrera dans la danse, mais les tensions seront passagères.

Miró, le 19 novembre 1965, de Mont-roig : « Je me sens en pleine forme et force créatrice surtout après ces vacances laborieuses, et dois être de plus en plus avare de mon temps. J’ai beaucoup de choses en chantier à Palma et me hâte de commencer la bagarre. »

J’ai vu récemment dans le salon du sculpteur et graveur basque Edouardo Chilida (1924-2002) une toile de très grand format de Miró.

Cette fraternité entre esprits exceptionnels me touche.

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Pierre Matisse & Joan Miró, Ouvrir le feu, Correspondance croisée 1933-1983, édition établie et présentée par Elisa Sclaunick, préface de Jacques Dupin, lettres d’André Breton, Pierre Loeb et Jacques Dupin, cahier d’illustrations inédites, éditions L’Atelier contemporain, 2019, 800 pages

Editions L’Atelier contemporain

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