Moshé, le Prophète, par Sandrine Lopez, photographe

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© Sandrine Lopez

Bien sûr, il est interdit de représenter Dieu, l’inconnaissable, le centre même du vide créateur.

Pourtant, un livre s’approche de ce tabou, avec une douceur et une grâce infinies, jusque dans la crudité de ses images montrant le corps d’un très vieil homme, fragile et immense, de presque cent ans.

Un être va disparaître, une mémoire, une possibilité de lien, mais Moshé est là, bien en-avant de nous, pour longtemps.

Son visage et son corps hantent un ouvrage que l’on aborde avec précaution, prudence, respect, tel un objet sacré.

Il s’agit de Moshé, de la photographe Sandrine Lopez, dont la puissance haptique et visuelle s’avère considérable.

Comportant une très forte dimension plasticienne, cette œuvre met en lien les vivants et les morts par l’entremise du mythe.

Quand l’art possède ainsi une indéniable puissance médiumnique, on a soudain la certitude que tout au fond de notre solitude repose l’Autre.

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© Sandrine Lopez

La couverture de Moshé comporte un effet hologrammatique. S’agit-il ainsi de désigner l’infigurable dans la tradition juive ?

Je n’ai pas pensé la réalisation de la couverture en des termes aussi clairement définis. Je n’ai rien voulu désigner d’aussi précis, du moins de manière consciente. C’est sans doute l’idée qui vous est venue à la vue de la couverture. Ce que vous désignez par « l’infigurable dans la tradition juive » est un lien que je trouve très beau. L’idée de l’infigurable dans certaines traditions est d’ailleurs très intéressante pour penser l’image, son pouvoir ou ses dangers. Vous semblez être très sensible à la dimension religieuse du travail, dimension que je n’occulte pas, sans pour autant l’appuyer. D’autres vont être touchés, voire repoussés par l’image (et peut-être le tabou) du corps vieux. Cela appartient au regardeur. L’espace d’interprétation et d’association est très vaste. Lorsque j’ai lu le titre que vous aviez donné à l’entretien, cela m’a beaucoup surprise, parce que je ne vois pas Moshé en prophète, malgré la présence de l’eau et le choix du titre.

Dans la réalisation très concrète de la confection du livre, et ici plus précisément de la couverture, le choix a été plus instinctif, guidé par l’idée du relief, de la gravure, de la promesse d’un touché particulier, des choses très plastiques à vrai dire, le côté fantomatique de ce visage, comme déjà en train de disparaître. Je voulais une couverture qui capterait le regard du lecteur, quelque chose qui intrigue et qui donne envie de s’approcher, puis de saisir. Ca n’est qu’après avoir fait des choix plastiques en amont que la réflexion nous ramène à l’histoire des images ou du religieux, j’aime que cela fonctionne dans ce sens plutôt que l’inverse.

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© Sandrine Lopez

Pourquoi le choix du velours pour la couverture ?

En grande partie pour les raisons évoquées plus haut, un livre est un objet que l’on voit d’abord, puis que l’on tient dans ses mains, que l’on caresse. Le toucher est une dimension importante, d’autant qu’elle se mêle dès le début à la vue de l’objet. La réflexion sur le toucher a été tout de suite plus évidente et immédiate pour moi que celle de l’infigurable pour reprendre votre évocation. Le velours est doux, tout simplement, et invite au toucher. La chose à laquelle je tenais le plus, et qui a complètement orienté la quête de ce tissu (qui est en fait une sorte de daim retourné), c’est que cela allait laisser des traces au passage des doigts, c’est un tissu que l’on peut « marquer », transformer, alors que le visage lui, demeure fixe (l’embossage est une marque au fer chaud). C’est ce contraste que je trouvais fort.

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© Sandrine Lopez

Avez-vous cherché à dessiner en images un patriarche ? Vous le photographiez de façon très rapprochée, vous vous attardez sur sa peau parcheminée, tournez autour de lui.

C’est votre imaginaire qui en fait un personnage précis, un prophète ou un patriarche. Le spectateur prend une place immense dans la lecture de l’image une fois celle-ci sur un support, quel qu’il soit, livre ou papier. Il ajoute, il sélectionne, il focalise, il retranche, il veut voir ce qu’il désire voir, en tout cas, je crois qu’un lecteur/spectateur reconnaît ce qui le concerne intimement dans une image, le vrai ou le faux n’importent plus, les images résonnent avec son propre monde et c’est quelque chose qui échappe fatalement à l’artiste. Je n’ai rien contre, bien au contraire, en tant que spectatrice, j’aime également dialoguer avec les œuvres que j’aime et laisser les associations se faire. Je projette, je fais des liens. La seule chose qui est sûre, c’est la présence d’une image, pleine de son mystère, de ses secrets. Elle invite à la méditation, à un voyage dans votre propre monde qu’elle doit nourrir, parfois même le court-circuiter.

Ce que je cherchais avant tout, c’était de belles images, de belles photographies. Tout ce dont on parle vient après finalement. Le travail de prise de vue avec Moshé était consciemment motivé par la recherche de beauté, pas d’un symbole ou d’une figure supérieure. Il y avait un homme dans un bain et cela me suffisait amplement. Et oui, il y avait cette peau que je trouvais belle et que je voulais montrer, jusqu’au grain, et pour cela, il fallait s’approcher. D’ailleurs je me suis tellement rapprochée que certaines images en devenaient abstraites. Je ne remercierais jamais assez un de mes professeurs à l’école, Hugues de Wurstemberger, à qui j’avais montré mes planches et qui m’avait poussé dans cette voie. Il m’a littéralement poussée dans mes obsessions et m’a demandé d’arrêter avec la Bar-Mitsvah et Pourim ! Ca a été libérateur de sentir que je pouvais expérimenter sans limite. Après, la question de la sélection au sein de la production d’images est cruciale, et là c’est autre chose, le symbolique intervient, on veut trouver du sens.

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© Sandrine Lopez

Moshé est-il le rabbin d’une communauté défunte ? Sommes-nous à Anvers ?

Je me suis rendue à plusieurs reprises avec Moshé à Anvers (où la communauté est beaucoup plus grande), mais je l’ai photographié à Bruxelles, où nous vivons. Je suis loin d’être experte en matière de communauté juive ! Bien sûr j’ai pu rencontrer ce que je pense n’être qu’une partie de la communauté juive de Bruxelles, mais j’imagine que derrière le terme de « communauté juive » se cache une complexité folle dont je ne peux démêler les fils, il faut être extrêmement bien informé pour parler de tout cela, ce qui n’est pas mon cas.

J’étais simplement curieuse de découvrir une tradition qui n’était pas la mienne. La raison principale était d’être avec Moshé. On aimait être ensemble, il aimait m’emmener dans les fêtes, il voulait aussi me faire plaisir en me faisant découvrir des espaces plus fermés (comme une cérémonie de circoncision ou un rituel funéraire), et ça ne marchait pas toujours d’ailleurs, sa tolérance et son ouverture ne sont pas forcément celles de tous les religieux. Pour répondre à votre question, je ne sais pas si la communauté juive (de Bruxelles ou d’ailleurs) est une communauté défunte, je n’ai qu’une vision trop superficielle de celle-ci.

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© Sandrine Lopez

Le corps si faible, si ténu, et pourtant persistant, de Moshé est-il la persistance d’une foi dans le vacarme du temps ?

Il y a certainement de cela oui. Je crois que le rapport intense au spirituel qui anime Moshé le tient debout. Cette activité permanente, son érudition, et sa recherche de sens ininterrompue le renforcent. Il est animé par sa quête et sa foi qu’il vit par ailleurs avec beaucoup de liberté. Et quand vous parlez du vacarme du temps (et j’ajouterais celui du monde…), quoi de mieux pour y échapper que la solitude, la chaleur de l’eau, son silence, pour justement dilater le temps, l’ouvrir et s’y enfoncer.

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© Sandrine Lopez

Avez-vous conçu votre livre comme un tombeau ou un berceau ?

Sûrement pas un tombeau. Un berceau non plus, mais si je dois qualifier cet objet en un seul mot et ainsi fusionner vos deux références (la mort et la naissance), je dirais plutôt un écrin.

Pourquoi photographier en noir et blanc, puis en couleur, le visage d’une femme décédée ?

Le choix de la couleur ou du noir et blanc m’importait peu à ce moment-là du travail, j’avais un stock de pellicules qu’on m’avait donné, de vieux films périmés des années 80 (qui avaient été conservés au congélateur) et je comptais bien m’en servir. Comme je voyais Moshé toutes les semaines, je pouvais essayer les différents films et voir les effets plastiques que cela créait. La femme dont vous parlez c’est Noémie, la femme de Moshé, aujourd’hui décédée mais encore en vie sur les images. Elle était très malade à l’époque et j’accompagnais Moshé le midi ou le soir lorsqu’il allait la retrouver pour s’occuper d’elle au home où elle séjournait. C’est là que je prenais les portraits d’elle. Parfois j’étais seule avec elle quand Moshé ne pouvait pas s’y rendre et je voyais la manière dont elle se séparait petit à petit du « vivant ». C’était très impressionnant et rendait le contraste avec Moshé encore plus saisissant. Les mêmes corps, éprouvés, fragiles, mais quelque chose (ce quelque chose !) qui emplissait Moshé était en train de quitter Noémie.

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© Sandrine Lopez

Sur quel empan chronologique les images de votre livre ont-elles été prises ?

J’allais retrouver Moshé une fois par semaine en moyenne, et ce pendant deux ans.

Quel est le rôle de l’eau dans la vie de Moshé ? Est-elle de l’ordre d’une purification ? Vous le photographiez dans une baignoire.

L’eau, c’est un sujet infini. Je ne saurais par où commencer. C’est tellement riche, vous imaginez le symbole de l’eau au niveau mythologique ? Dans l’histoire de l’Art ? A l’échelle du monde d’aujourd’hui ? Et la symbolique du bain ? C’est énorme. Encore une fois je ne m’en rendais pas compte en photographiant, mais je crois à l’idée jungienne d’un inconscient collectif qui nous influence tous et qui devait me travailler à plein régime pendant cette période. Si je pense au bain, je pense à la chaleur, au confort, au refuge, à la Mère, au Premier Royaume, à la régression, la disparition, la purification, la dilatation… c’est un sujet immense. Alors oui « Moshé sauvé des eaux »… ça ouvre tout un monde, mais toujours, je reviens au concret, à la réalité banale du jour où j’ai photographié Moshé chez lui pour la première fois, et où le vieux monsieur qu’il est m’a demandé, simplement, si j’ose dire, de l’aide pour prendre son bain.

Avez-vous conçu un livre fantôme ?

Quand je pense à l’idée de fantôme, je vois une entité qui revient vous hanter, jusqu’à ce que vous compreniez ce qu’elle a à vous dire, ce qui n’a pas été entendu, « réglé », du temps de son vivant. Mais cela reste une vision immatérielle. Le livre, c’est une des réalités les plus matérielles qui soit dans le processus photographique. Mais c’est très certainement la forme, la matérialité de l’image (ou du livre qui les contient) qui devient la porte, le passage vers le monde immatériel, où séjournent les fantômes, sans aucun doute !

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© Sandrine Lopez

La peinture n’inspire-t-elle pas très fortement votre pensée de l’image ?

Depuis le temps des cavernes, l’image est une histoire de peinture, et cette idée me touche beaucoup. Un geste sans cesse reproduit depuis des millénaires. J’aime la matérialité d’une peinture, sa lumière, son unicité, la matière qui craque avec le temps : les craquelures dans le noir d’une peinture, quelle beauté… J’ai toujours été davantage émue devant une peinture que devant une photographie. Il y a une sensualité en peinture que l’on perd avec le système de l’impression photographique, que je trouve trop mécanique et froid. Pour retrouver ce côté organique, il faudrait rester dans les techniques d’impression traditionnelles ou alors s’arrêter au négatif, cette gélatine dans laquelle ont flotté des grains d’argent qui ont reçu la lumière, qui ont été brûlés et qui vont, par l’action du révélateur, dévoiler l’image latente. Cette lumière qui a brûlé les grains d’argent, c’est la même lumière qui a d’abord touché le corps de votre modèle. C’est cette partie-là qui possède un effet merveilleux. Ensuite le scan et le processus d’impression numérique, les grosses machines et les supports en alu, je trouve ça tout de suite moins magique ! D’où certainement le choix pour Moshé d’un papier très texturé, doux, cotonneux. Ca me permet de déposer l’image dans quelque chose de chaud.

Il y a au cœur de votre ouvrage des textes reproduits sur papier fin permettant la transparence. On y lit par exemple : « Ils trébucheront l’un sur l’autre », « Ils humilient le roi », « livrez-le aux serpents », « où est la justice ? » Que faut-il comprendre ? Sont-ce des méditations issues du journal de Moshé ?

Il y a, à quelques exceptions près, quasiment que des commentaires de la Torah. Moshé est un exégète, il travaille sans cesse les textes de la Torah et partage son savoir à la synagogue. Un jour je suis tombée sur un tas de feuilles chez lui et j’ai commencé à les lire (pour ce qui était lisible !) et je trouvais ça graphiquement très fort (cette écriture changeante, ce rythme, ce tremblement, cette pensée en action), tout cela m’a tout de suite happée, d’ailleurs j’avais déjà utilisé ces écrits dans le film qui a précédé le livre. Je trouvais que ça me parlait encore du corps, de ce qu’il porte en son sein. Ça me fait tellement plaisir que vous vous y soyez arrêté de la sorte ! C’est quelque chose que j’aime beaucoup faire. Déchiffrer, prendre des phrases au hasard : c’est à la fois très violent parfois mais toujours d’une incroyable poésie : « ton courage à l’haleine courte », ou « il y a-t-il des sages qui les réveillent ? » ou encore « tu as ouvert toutes les fenêtres du ciel pour laisser les anges crier amèrement : malheur au monde si tu laisses faire cela ! Je t’appelle, réponds-moi ». Il y a quelque chose de bouleversant dans ce « je t’appelle, réponds-moi ».

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© Sandrine Lopez

Moshé est-il une prière ?

Dans le texte de l’écrivain Christophe Van Rossom qui introduit le travail, on peut lire ce qui me semble être une possible piste pour une réponse à votre question : « Moshé serait peut-être cela : une interrogation réitérée sans relâche. Un regard cillant, entre curiosité et terreur, sur les abîmes de l’être. »

Quels ont été les axes esthétiques de votre exposition récente au Musée de la photographie de Charleroi intitulée Arkhê ? Vous explorez de nouveau, me semble-t-il, la dimension mythique du quotidien.

Ce travail peut paraître différent de celui sur Moshé au premier abord, mais effectivement, il y a des liens, une continuité, et un fond commun qui a trait à la mythologie. Récemment je répondais à des questions lors d’une interview pour Arkhê et le journaliste n’a quasiment parlé que de la peau. C’est cette dimension qui l’avait happé, il ne parlait que de ça et j’ai trouvé cela magnifique. Une autre évoquait l’aspect cauchemardesque que lui évoquaient mes images, d’autres me parlent des regards, de la sensualité ou de la violence que leur renvoient certaines images. J’aime qu’un travail puisse produire de la pensée, quelque chose de vivant qui puisse ouvrir à toutes les dimensions qui pourraient y être présentes, de la plus palpable à la plus métaphorique. Je crois que le mythe nous aide à mettre des mots et des images sur des réalités inconcevables autrement.
Pour ce travail, j’ai suivi des pistes très concrètes (la blessure, la naissance, l’animalité, le matriciel, les éléments, l’infiniment petit et l’infiniment grand…) en essayant de leur donner une teinte (j’ai restreint la palette des couleurs et privilégié le clair-obscur), mais au-delà des choix esthétiques, il suffit de reprendre ces différentes pistes pour se rendre compte à quel point la mythologie demeure présente derrière chaque image. Le mythe a beaucoup à voir avec les fantasmes, les mondes imaginaires, la fable, le destin de l’être humain, son origine, ses blessures, ses peurs, et ce sont des dimensions que je ne cesserai jamais d’explorer.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Sandrine Lopez, Moshé, design Sandrine Lopez, texte de Christophe Van Rossom, traduction (anglais) Frédérique Destribats, L’éditeur du dimanche, 2017 – 400 exemplaires numérotés22424511_10155849030904533_6992130919977729995_o

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Sandrine Lopez – site

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© Sandrine Lopez

L’éditeur du dimanche

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