Continuer de commencer, par Alain Françon, metteur en scène

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« Si on ne mentait pas à l’enfant, écrit l’Anglais Edward Bond, il deviendrait fou, mais en même temps il sait que ce qu’on lui raconte n’est pas la réalité. »

Est associée au nom du metteur en scène Alain Françon une qualité de lecture exceptionnelle.

Pas d’effets, pas d’épate, pas d’outrance, pas de torsions acrobatiques, mais du silence parlé, une rythmologie fine, une écoute de la prosodie tout en nuances.

Ses auteurs de prédilection sont Anton Tchekhov, Edward Bond, qu’il a largement fait découvrir en France, le montant inlassablement, et Michel Vinaver.

Monter plusieurs fois La Cerisaie, cette pièce terminale, testamentaire, comme Cézanne analysé par Peter Handke peint sans cesse la Sainte-Victoire.

S’appuyer sur les meilleurs traducteurs – le couple André Markowicz/Françoise Morvan peaufinant, modifiant, changeant, affinant à chaque nouvelle reprise sa traduction -, se poser la question de la perte et de la suspension du temps, qui trouvent naturellement au théâtre le lieu de leur déploiement.

Aller vers l’épure, oublier les sons d’ambiances naturalistes voulus par Stanislavski, faire entendre la respiration même des phrases et de leur auteur.

Né en 1945 à Saint-Etienne, ville phare de la décentralisation théâtrale française (ambition de Jean Dasté), ayant grandi dans un bistro comme Pina Bausch, Alain Françon monta avec la compagnie Le Théâtre Eclaté Bertolt Brecht, Armand Gatti, Ödön von Horvath, Franz Xaver Kroetz, August Strindberg, Jean-Jacques Rousseau, Eugène O’Neill, Henrik Ibsen, Enzo Cormann, Marie Redonnet, avant de diriger le Théâtre du Huitième à Lyon, le Centre Dramatique National de Savoie (1992-1996), à Annecy et Chambéry, et le Théâtre National de la Colline à Paris (1996-2010), puis de reprendre son indépendance avec la compagnie le Théâtre des Nuages de neige, se produisant avec intelligence aussi bien dans le théâtre public que le théâtre privé.

Ce parcours exigeant dans la fréquentation des textes exposés est l’objet d’un livre de la journaliste Odile Quirot, auteure en 2001 chez Actes Sud de Royal de Luxe (1993-2001).

Un texte, des acteurs majeurs (Valérie Dréville, Jean-Paul Roussillon, Dominique Valadié, Carlo Brandt, Serge Merlin…), de la rigueur, des horizons de sens intelligibles.

« Je me suis rendu compte que les élèves acteurs, y compris en troisième année, n’étaient pas assurés dans le travail de la langue. Ils sont dans une sorte de faux naturalisme : l’effet cinéma ? Ils ont du mal à comprendre que le langage est une structure. Souvent ils disent : pourquoi ne nous a-t-on pas fait travailler cette matérialité de la langue dès la première année ? »

Vitez est un inspirateur : le théâtre doit être lieu des idées, élitaires pour tous bien sûr, et d’autant plus quand on est l’ami du communiste Jack Ralite.

A La Colline, comme le veut le cahier des charges, les écritures contemporaines sont à l’honneur.

Alain Françon y travaillera les œuvres de sa vie (Tchekhov-Bond-Vinaver toujours), y invitant les metteurs en scène Stéphane Braunschweig, Claude Régy, Jean-Louis Martinelli, Jacques Lassale, Benno Besson, Christian Schiaretti, Stanislas Nordey, Frédéric Fisbach, Robert Cantarella, mettant à l’affiche Heiner Müller, Charles Reznikoff, Daniel Danis, Gildas Milin, Pascal Rambert, Didier-Georges Gabily, Marius von Mayenburg, Michel Deutsch, tout en refusant d’entrer dans un système d’échanges de productions, notamment avec les grands théâtres européens.

Rendre justice aux textes, c’est-à-dire être justes avec eux, trouver leurs accents, ne pas trahir leur rythme propre.

Dans un long entretien avec Odile Quirot, Alain Françon évoque quelques points de sa méthode, travaillant peut-être davantage à l’oreille qu’à la vue.

– « Quand je monte une de ses pièces, j’essaie de retraverser toute l’œuvre d’un auteur. C’est important pour connaître la place de cette pièce dans un parcours d’ensemble. De même, si l’on veut comprendre la toile d’un peintre à un moment précis, mieux vaut avoir regardé ce qu’il a fait avant et après. »

– Comme pour Toujours la tempête, de Peter Handke (sur l’Histoire de la Carinthie au cours de la Seconde Guerre mondiale), « certains auteurs exigent des recherches historiques ».

– « Je n’ai jamais enlevé une phrase des textes que j’ai montés. »

– « Je fais bien sûr des lectures à haute voix avec les traducteurs, ainsi avec Michel Vittoz quand il traduisait Bond. »

– « J’existe quand quelqu’un me raconte une histoire, il me fait exister. Et si à mon tour j’essaie de lui raconter une histoire, là encore j’existe. Cette idée un peu générale du récit nous mène à l’idée d’une altérité si précieuse dans notre pratique. »

– « Il est plus intéressant de produire le texte que de l’interpréter. Dans « interpréter », il y a quelque chose de psychologique ; dans « produire », c’est conscient et inconscient confondus. J’ai dû emprunter ce concept à Gilles Deleuze dans L’Anti-Œdipe : il y a les acteurs qui produisent, et d’autres qui interprètent. »

– « Tout ce qui touche au rythme me vient des cours de Pierre Maldiney suivis quand j’étais étudiant en histoire de l’art. »

– « Fuir le centre pour aller à la périphérie même si c’est en vue de retrouver le centre, cela me vient de Mondzain, je crois. »

– « Il faut sûrement imaginer une architecture, puis dans un deuxième temps la détruire.»

– « A partir du moment où l’autorité du metteur en scène est reconnue par tous les participants et qu’il n’en fait pas l’exercice dévoyé d’un pouvoir, la répétition devient le lieu d’un véritable échange. Une petite assemblée démocratique est au travail. »

– « Je demande aux acteurs d’arriver au premier jour des répétitions texte su. Pendant longtemps j’ai laissé faire. A présent non. Je ne comprends rien à ce que dit un acteur avec le texte à la main. »

– « Dans la salle, c’est la place du spectateur qui est centrale ; j’essaie de toujours y penser en répétition. Le sujet du spectacle, c’est lui. »

Alain Françon ? Scandaleusement simple, comme disent les lacaniens.

Et surtout « pas de la « gonflette » de la crème chantilly des signes. »

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Odile Quirot, Alain Françon, La voie des textes, Le Temps du Théâtre / Actes Sud, 2016, 188 pages

Théâtre – Actes Sud

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Se procurer Alain Françon, La voie des textes

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