Le théâtre comme temple dans l’Angleterre de Shakespeare, par Frances A. Yates, chercheuse

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Spécialiste des liens étroits entre science et magie à l’aube des Temps modernes, l’Anglaise Frances A. Yates est l’auteure d’un livre impressionnant concernant le Théâtre du Globe de Shakespeare, abordé dans sa dimension symbolique, spirituelle, cosmologique.

Publié pour la première fois à Londres en 1969, les éditions Allia le traduisent aujourd’hui.

Livre se référant en premier lieu aux savants occultistes John Dee et Robert Fludd, représentants de la philosophie de la Renaissance en Angleterre, Le Théâtre du Monde s’attache à analyser l’influence du renouveau vitruvien sur le théâtre à l’époque des Tudor et de la reine Elizabeth.

Y est développée, dans la perspective du néo-platonisme (Marcile Ficin, Pic de la Mirandole) et de la tradition hermétique, la thèse d’une transposition en Angleterre des idées novatrices de Vitruve (auteur au 1er siècle avant Jésus-Christ du capital Les Dix Livres de l’Architecture) concernant l’architecture des théâtres comme vision du monde et lieux d’ésotérisme.

« Le théâtre, écrit la chercheuse associée à l’Institut Warburg de Londres, fut la sphère où la Renaissance anglaise connut ses accomplissements artistiques suprêmes ; aussi n’est-il pas surprenant que la piste Dee-Fludd ait ouvert la voie à une approche nouvelle de l’histoire du théâtre, permettant d’envisager les théâtres publics de Londres à l’époque élisabéthaine et jacobéenne comme des adaptations du théâtre antique réalisées dans le cadre de ce vitruvisme populaire dont Dee a initié la diffusion. »

Le Théâtre du Monde invite à mieux comprendre les pièces de Shakespeare en relation avec le théâtre qui était le sien, mettant en relation microcosme et macrocosme, le monde entier étant une scène, idée structurant la pensée de Shakespeare, que l’on retrouve déjà chez Démocrite.

« Le Théâtre du Globe [ouvert en 1599], poursuit Frances A. Yates, était un théâtre magique, un théâtre cosmique, un théâtre religieux, et un théâtre d’acteurs, conçu pour exalter la voix et les gestes des acteurs lorsqu’ils jouaient le drame de la vie de l’Homme dans le Théâtre du Monde. »

L’apport premier des travaux de l’érudite anglaise est ainsi d’étudier la rencontre entre pensée magique et pensée scientifico-technique, les nombres, les proportions, le procédé des triangles équilatéraux inscrits dans un cercle, comme les trigones inscrits dans le zodiaque, construisant « un miroir du cosmos » (Boris Donné).

On pensait jusqu’à Yates que les théâtres de l’Angleterre du XVIe siècle étaient bien moins savants, alors qu’ils organisaient allégoriquement la rencontre de l’espace du spectacle profane et de l’ordre sacré.

Très éclairant dans sa postface, Boris Donné, également traducteur de cet ouvrage, précise : « Le Théâtre du Monde est sans doute l’un des plus warburgiens de ses livres. Frances Yates n’a pas connu personnellement Aby Warburg (mort en 1929 quelques années avant la transmigration de l’Institut à Londres) ; mais en explorant inlassablement la bibliothèque qu’il avait constituée, n’a-t-elle pas pénétré dans son esprit même ? Comme Warburg, elle place sa réflexion sous l’invocation de Mnémosyne, la Mémoire, et s’attache à faire apparaître la survivance, dans l’histoire de la culture, de quelques grandes formes où s’incarnent des idées, des émotions, des rêves. Et comme lui, elle est sensible au pouvoir occulte des images, tissant sa réflexion en un incessant va-et-vient entre les textes et les documents iconographiques les plus divers. »

On comprendra ici que le Théâtre du Monde fut l’idée platonicienne du Théâtre du Globe, l’art dramatique étant bien moins un divertissement qu’une initiation spirituelle.

On se souvient peut-être de Prospéro – personnage construit sur le modèle de John Dee – dans La Tempête : « Ces tours ennuagées, ces palais somptueux, / Ces temples solennels, ce grand globe lui-même, / Oui, et tous ceux qui l’occupent, s’évanouiront / Comme s’est dissous ce spectacle immatériel, / Sans laisser même une vapeur. »

Dissous et pourtant participant à la transformation intime, quasi alchimique, du spectateur.

Voilà pourquoi le théâtre bien pensé importe tant.

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Frances A. Yates, Le Théâtre du Monde, traduit de l’anglais et suivi d’une postface par Boris Donné, 2019, 240 pages

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Se procurer Le Théâtre du Monde

 

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  1. AnneSol Glr dit :

    Merci 🙂

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