Guillevic avant Guillevic

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« Je crois que si quelqu’un lisait ce carnet il n’y verrait pas mes inquiétudes, mes tourments. J’ai l’air si sûr de moi, si tranquille. Mais tout l’intérêt du Carnet est justement là – meilleure arme contre la folie toujours menaçante. »

C’est par la publication de Terraqué, en 1942, que Guillevic, alors Résistant et bientôt membre du parti communiste, se fit connaître (1907-1997).

Edité par Gallimard, il donna à la maison mère plus d’une vingtaine de recueils (Exécutoire, Art poétique, Maintenant, Possibles futurs…).

Traducteur de langue allemande – Hölderlin, Rilke, Brecht… -, collaborant avec de nombreux peintres pour des éditions d’art, on sait peu qui était le poète né à Carnac avant de parvenir à trouver sa voix d’écrivain.

Une enfance austère, difficile, marquée par une mère « bigote, catholique, culpabilisante» (Lucie Albertini-Guillevic), une carrière dans l’administration à Paris (Guillevic prend sa retrait d’Inspecteur de l’Economie nationale en 1967), et la nécessité d’écrire au plus près des choses, de la matière, de la réalité concrète, jusqu’au silence, la nudité la plus élémentaire des éléments du vivant, dans un lyrisme très maîtrisé, certes non sans humour.

Les éditions L’Atelier contemporain publient aujourd’hui ses carnets et cahiers de jeunesse (1929-1938), alors que l’enfant de la lande bretonne et des mystères néolithiques n’est pas parvenu encore à assumer sa vocation de poète.

L’œuvres est en germination, mais les doutes sont dévorants.

Guillevic cherche, enrage, se désespère, se sent impuissant.

Une poésie psychologique ne l’intéresse pas.

« Que je me sens frère de Rilke ! Solitude, anxiété, orgueil, peur. Et pourtant quelque chose demeure entre nous. Il est vrai que je ne lis les Cahiers qu’en traduction – l’original est trop cher. »

Ne pas exposer, mais révéler.

Le quotidien, oui, si chacun de ses fragments est considéré comme un cosmos.

Se soumettre à un ordre plus vaste que soi, mais avec tenue.

Quitter l’école du vers régulier, de la « joliesse », pour l’expérience du « gouffre » (sic).

Tout pour la « vision ».

Mais la folie rôde.

Cafard, dépression, effondrement intérieur.

La souffrance, les crises (séjour à l’Hôpital du Val-de-Grâce durant son service militaire) et le secours de Dieu : « Encore tout « bouillant », le départ. Dans le train – enfin un peu de recul et de prière. Un chapelet. Depuis, prie beaucoup et je suis pur. Ô mon Dieu, ne plus vous quitter ! Vous prier toujours ainsi ! Ce poème « Rachat », je vous le sacrifie. Il aurait pu être beau. Mon Dieu. Vous et rien que vous ! N’aimer que vous. »

Il faut lire, toute la bibliothèque (Claudel, Verlaine, Trakl, Barrès D’Ors, Verhaeren, Benda, Cocteau, Rimbaud…), se tenir informé, entrer dans le mystère du Verbe.

« Je voudrais lire : Rabelais, Eschyle, les vieux cycles bretons, la mythologie de Mallarmé, les poésies de Michel-Ange. » (31 août 1935)

Honte d’écrire trop facilement des poèmes idiots.

Refuser la facilité, les complaisances, sans tomber pour autant dans les pièges de l’hermétisme, masquant aisément par l’obscurité des formules un manque de pensée et sensations.

23 mai 1929 : « Hier soir, après avoir écrit « Soir », rencontrant mon regard dans la glace, j’ai eu peur. Une peur immense, panique. J’ai eu peur de mon regard que je ne reconnaissais plus. Il y avait en lui quelque chose qui me dépassait, quelque chose de plus que moi, et ce regard était terrible. »

Après le Dieu des Evangiles, Guillevic s’interroge sur le communisme, la nature, la peinture (Van Gogh, Cézanne).

Le carnet luttera contre le « vague-à-l’âme ».

« L’humilité – il faut être humble, soumis devant les choses, les rythmes, devant tout. Non pas modeste – humble – Ah ! Christ – je crois que je te comprendrai et t’aimerai de plus en plus – »

Je me retourne, j’attrape Possibles futurs (1996), je l’ouvre ici, pour toi :

« Je n’ai pas à me sentir ivre / Pour être en communion / Avec toi, l’étendue, avec / Ce que tu contiens. // Il me suffit / De toi et de moi, / Il me suffit de nous, // Tels que nous sommes, / Ivres seulement d’exister / Toi et moi // Et de sentir / Entre nous passer / Ce courant qui n’en finit pas, // De le retrouver / Chaque fois que je t’approche – / Et même quand je suis loin. »

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Guillevic, Ecrits intimes, Carnet, Cahier, Feuillets 1929-1938, édition établie et présentée par Michaël Brophy, L’Atelier contemporain, 2019, 144 pages

Editions L’Atelier contemporain

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Se procurer Ecrits intimes

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