Un chant d’amour. Le cinéma de Jean Genet, par Jane Giles et les éditions Macula, quarante ans au service de l’art

le

JeanGenet-HansKoechler1983-cropped

« Le cinéma est en effet essentiellement impudique. Puisqu’il a cette faculté de grossir les gestes, servons-nous d’elle. la caméra peut ouvrir une braguette et en fouiller les secrets. » (Le Bagne, Jean Genet)

Il y a des merveilles dans le fonds Genet (1910-1986) conservé à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) situé à l’abbaye d’Ardenne, notamment des centaines de pages de scénarios, l’auteur de Notre-Dame-des-Fleurs ayant pensé au cinéma, voire composé cinéma, durant une grande partie de sa vie.

Seul film écrit et réalisé par Genet, le court-métrage Un Chant d’amour, est une œuvre – interdite pensant vingt-cinq ans après sa sortie en 1950 – sidérante de beauté, de désir, de brûlure, de solitude.

Je l’ai vu quand j’étais étudiant au Kino, cinéma associatif de l’université de Lille III, ses plans ne m’ont pas quitté.

Une paille enfilée dans le minuscule trou reliant deux cellules de prison, deux hommes incarcérés, des voyous, des fleurs indociles, une fumée passant de la bouche de l’un à l’autre, les respirations, les bruits de chacun, l’oreille collée à la cloison, le sexe bandant à vide, un gardien fasciné.

Dans la préface du livre de Jane Giles, Un Chant d’amour. Le cinéma de Jean Genet, l’écrivain américain Edmund White, par ailleurs biographe de l’écrivain français, précise, tout en rappelant les liens de Genet avec Cocteau et Le Sang d’un poète : « Une étude approfondie des romans de Genet révèle qu’il était très influencé par les techniques cinématographiques du collage, du flash-back et du gros plan. »

Quelques titres de projets de films non aboutis : La Révolte des anges noirs, Le Prisonnier, Le Bagne, Les Rêves interdits, Le Bleu de l’œil

La vision des amours homosexuelles y est à la fois lyrique et crue, pornographique et immensément douce.

Un Chant d’amour, film muet produit par Nico Papatakis, se déroule dans un clair-obscur propice aux fantasmes, c’est une œuvre de poète, sauvage et raffinée.

En 1964, à New York, Jonas Mekas organise une projection non autorisée : « Les policiers qui ont saisi le film, témoigne-t-il, ignoraient qui était Genet. Quand le leur ai dit qu’il était un artiste mondialement connu, on m’a répondu que c’était pure imagination de ma part… »

Sur le tableau lépreux des geôles, il y a des graffitis.

Des barreaux, des bras qui dépassent, tentant de se transmettre une guirlande de fleurs.

Un jeune prisonnier tatoué, un homme plus âgé, tous deux musclés, tous deux se cherchant dans l’absence.

Le gardien fait sa ronde, plaque son visage contre un œilleton – métaphore du cinéma, voyeurisme, .

Scénario : « Un jeune prisonnier noir, d’une grande souplesse, exécute dans sa cellule une danse ondulatoire. Il est torse nu, la braguette de son pantalon blanc est grande ouverte ; il exhibe son long pénis flasque qu’il tient dans sa main, se tourne, le lâche, se retourne, le reprend. »

un-chant-d-amour

La beauté des corps fait songer aux nus de Mapplehorpe, ce classique aimant les cambrures masculines et les sexes puissants.

La prison est une scène, mais aussi un espace mental par où s’échapper.

Des fragments de corps se superposent, on fait l’amour avec des fantômes.

Philippe-Alain Michaud commente : « Dans la seconde séquence de campagne, action symbolique libératrice ou rite d’initiation éphébique, l’aime se laisse charger sur le dos de l’amant et emporter dans le sous-bois, figurant ainsi sa propre mort. Lorsque, dans une clairière, l’amant brun le fait glisser sur le sol, le corps inerte et clair de l’aimé se laisse dénuder dans un geste. »

Les aimés, tu le sais, n’ont que faire du haut, ni du bas, du sale, ni du propre, ils aiment, s’idolâtrent, s’avalent sans reste.

On se dénude, on se lave pour l’autre, par l’autre, avec l’autre, on se pénètre, on entre en transe.

Les personnages du film de Genet cherchent les moyens d’une libération alors que leur tension physique est extrême, qui est aussi une bandaison d’esprit.

La société enferme, telle est sa loi.

Il faut des gestes d’exorcisme, des voluptés d’art, une poétique du sexe brute et délicate, pour transformer les pompes funèbres en chemins de paradis.

sans-titreff

Jane Giles, Un Chant d’amour. Le cinéma de Jean Genet, collection dirigée par Nicole Brenez, textes anglais traduits par Françoise Michaud, avant-propos de Serge Daney, préface d’Edmund White, analyse de Philippe-Alain Michaud, entretien entre Albert Dichy et Edmund White, entretien avec Nico Papatakis, bibliographie établie par Frédéric Charpentier et Jane Giles, Macula, 1993, 160 pages

za

Cet article est écrit en hommage aux éditions Macula, fondées par Jean Clay, actuellement dirigées par Véronique Yersin, fêtant cette année leurs quarante ans. Le catalogue est impressionnant, formant une constellation de noms, d’œuvres et de propos dessinant une histoire de l’art à la fois parallèle et centrale. Les jeux d’échos, les élaboration érudites, la curiosité sans relâche traversant siècles et genres, révèlent un esprit ayant la conscience de l’unus mundus, et de la nécessité de transmettre l’ambition de travaux portés chaque fois par une très grande qualité d’écriture. Une intelligence qui ouvre et rassemble, sans restreindre pour autant les exigences scientifiques.

Editions Macula

d 

Se procurer Un Chant d’amour. Le cinéma de Jean Genet

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s