Pour emplir tout un cœur d’homme, de deux photographies de Bernard Plossu et Gabrielle Duplantier, par les écrivains Serge Airoldi et Eduardo Berti

le
Ventotene 2010 photo B.Plossu
© Bernard Plossu

Ultra-chics, d’une élégance folle, à prix démocratique, les livres photographiques à poster des éditions Les Petites allées sont indispensables.

Une photographie, un auteur qui la commente librement, un livre dont l’impression typographique est artisanale.

De la saveur, de la sapience, une leçon d’observation.

Paraissent les deux derniers volumes (6eme et 7eme d’une collection réservant encore prochainement quelques belles surprises), consacrés à Bernard Plossu (Ventotene) et Gabrielle Duplantier (Le vent des vainqueurs), confiés respectivement aux écrivains Serge Airoldi et Eduardo Berti.

On n’est pas ici à l’université et dans la neutralité axiomatique des chercheurs, mais du côté de l’émotion, de la culture sans censure, de la dérivation poétique.

Tirée selon le procédé Fresson, Île de Ventotene (2010) de Bernard Plossu est une merveille de composition et de couleurs, que les amateurs de taxinomie classeraient volontiers dans le dossier de ses miniatures.

Il s’agit d’un paysage d’une exquise douceur, photographié d’une île volcanique italienne où il ferait bon être un exilé volontaire.

Nous sommes au large de Cumes, où la sibylle interprétait les messages des dieux.

Il y a de l’éthique du passant (Achille Mbembe) chez Bernard Plossu, retenant du monde qu’il a traversé en tous sens quelques moments épiphaniques.

Ses archives sont considérables, formant pourtant, si l’on compte bien, quelques poussières de temps.

Ventotene a le nom d’un onguent, c’est un rêve de paix, alors que les nuages rebondissent sur la mer, et qu’au premier plan un carrelage posé en damier rappelle les lois de la perspective, chez Alberti ou Piero della Francesca.

On ne se baigne pas deux fois dans la même image : nuages nous-mêmes, nous ne cessons d’interagir différemment avec l’objet de nos désirs.

Avec la mer Tyrrhénienne roulent dans le brassage de ses eaux nos secrets enfouis.

« Voilà où nous nous trouvons, en vérité, écrit Serge Airoldi : dans la zone du nimbe, sanctifiée du fait même de l’instant photographique. »

Nous vivons les temps de la profanation continue du Beau, dont les artistes de nécessité font en effet la quête d’une vie.

Terrasser le dragon, comme l’archange Saint Michel, devrait être la première leçon dispensée dans nos hexagonales écoles d’art.

« Il n’y a pas de passé ni d’avenir dans la photographie de Bernard Plossu, juste une paix, un interstice entre des éternités, le temps d’un orage qui vient, ou qui s’éloigne. Et une natte qui s’enroule autour de son cœur, dans une disposition inhérente à l’humanité. »

valcarlos-new422
© Gabrielle Duplantier

Autre géographie intime avec Le vent des vainqueurs de Gabrielle Duplantier, dont le travail est de l’ordre d’un rêve éveillé.

Nous sommes à la lisière du conte et de la terreur, du surréalisme et des ressorts de l’inconscient : un  épouvantail composé d’une rangée de dix têtes féminines est planté sur les hauteurs d’une vallée montagneuse, photographiée à l’instant d’une éclaircie alors qu’une brume noire menace d’enténébrer les lieux.

Pour s’approcher de cette image, la déplier, la faire littéralement chanter, l’écrivain argentin Eduardo Berti (Inventaire   (inventées), Poèmes du babyfoot, L’ivresse sans fin des portes tournantes) imagine un récit de bataille, une lutte entre barbarie et civilisation, un rite sauvage.

La sibylle est ici une bacchomante, Faveur devenue Cassandre, prédisant l’avenir mauvais dans le fond d’une bouteille de vin.

L’histoire emporte la lecture, enroulant avec la jubilation de son verbe la vision de Gabrielle Duplantier.

« Le général ferma les yeux pour ne pas voir le désastre et tomba endormi malgré lui. Combien de temps ? Trente minutes ? Une heure ? Au réveil, il retrouva le paysage d’un cauchemar : une étendue de cadavres sur un marais rouge de sang. »

Gabrielle Duplantier aura donc rencontré le cabinet extérieur de Barbe bleue.

CouvVentotene

Serge Airoldi, Pour dire une photographie de Bernard Plossu, Ventotene, Les Petites Allées, 2020, 32 pages – deux cents exemplaires numérotés

couv_Valcarlosok

Eduardo Berti, Pour dire une photographie de Gabrielle Duplantier, Le vent des vainqueurs, Les Petites Allées, 2020, 30 pages – deux cents exemplaires numérotés

Editions Les Petites Allées

main

Se procurer Ventotene

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s