Deviens ce que tu es, ou la photographie de studio en Afrique

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© Seydou Keïta / SKPEAC

Il y a un charme immédiat de la photographie de studio africaine, une noblesse des portraits, comme si chacun, une fois passé devant l’objectif du professionnel, devenait le prince et la reine qu’il était au fond de lui.

Images produites par des Africains pour des Africains, ces photographies montrent la jeunesse, la fantaisie, l’humour, l’élégance, d’individus à la fois de leur temps et, dans la persistance d’un regard ayant traversé les siècles, multimillénaires.

Du noir et blanc, des poses sophistiquées ou facétieuses, de beaux habits, quelquefois traditionnels.

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© Seydou Keïta / SKPEAC

Chacun rayonne en son aura composée de pudeur, de mélancolie, de présence franche, de timidité, de défi.

L’image donnée est une image construite, mais qui a dit que vérité et fiction s’opposaient ?

Pour Jean Pigozzi et pour sa prestigieuse collection d’art contemporain africain (CAAC), le curateur et galeriste André Magnin a constitué un bel ensemble représentatif de la photographie de studio de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale des années 1950 à 1980.

Une exposition a eu lieu, Studio Africa, présentée à Monaco à l’automne 2018, accompagnée d’un catalogue éponyme (non destiné à la vente).

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Ambroise Ngaimoko (Studio 3Z) © Courtesy CAAC – Collection Pigozzi, Genève

Il y a des stars, les Malien Seydou Keïta (1921-2001) et Malick Sidibé (1935-2016), le Congolais Jean Depara (1928-1997), et des productions peut-être moins connues, celles des Nigérians J. D. ‘Okhai Ojeikere (1930-2014) et de Chief J. A. Fagbohun (Photos Crosby), de l’Angolais Ambroise Ngaimoko (Studio 3Z)  et de Paramount Photographers Ltd (Nigéria).

Il y a des boubous et des vêtements européens, parfois même les deux ensemble, et souvent une impression de liberté, de fureur de vivre.

Est accordée aux objets symbolisant la modernité (une moto, une radio, un réfrigérateur, une voiture, une machine à coudre) une place prépondérante, quasi discursive, dans l’image : nous, les anciens colonisés, ne resteront pas des subalternes.

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Malick Sidibé © Courtesy CAAC – Collection Pigozzi, Genève

Les coiffes sont très travaillées (voir J. D. ‘Okhai Ojeikere), incarnant le féminin, le faste, et le goût de l’inventivité par excellence.

Pas de passéisme, mais le plaisir d’être là, et de se projeter dans un futur envisagé sans crainte, comme si vivre à Kinshasa, Bamako ou Lagos était aussi désirable que de grandir en Europe ou aux Etats-Unis.

L’archive africaine présentée ici – dans des conditions muséales et éditoriales leur conférant une valeur à la fois esthétique et scientifique – révèle l’instant d’une scène, d’une mise en scène, d’un jeu consenti, souhaité, ce que le prix Nobel de littérature Wole Soyinka appelle, précisent dans leur texte d’introduction Joerg Bader et Martine Frésia, une « arène rituelle de la confrontation ».

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Jean Depara © Courtesy CAAC – Collection Pigozzi, Genève

Dans ce superbe florilège d’images vernaculaires africaines issues des studios, le peuple est beau, divers, drôle, rêveur, fier, vaguement inquiet, heureux d’être l’un des acteurs de la vaste comédie humaine.

On se fait portraiturer seul, à deux, en groupe, entre frères ou sœurs, en famille, entre amies, entre amoureux, entre couples, avec ou sans enfant.

Et l’on se prête à rêver d’une exposition conjointe des photographies de la collection Rigozzi avec celles prises par Yvonne Kerdudo (1878-1954), dite Madame Yvonne (voir le livre récent que lui consacrent les éditions Filigranes, et mes deux articles), photographe ambulante ayant parcouru le Trégor (Côtes d’Armor) à vélo pendant plus de quarante ans.

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Jean Depara © Courtesy CAAC – Collection Pigozzi, Genève

Rien à voir entre la ruralité bretonne du début du XXe siècle et l’Afrique postcoloniale ? Nulles épousailles possibles ? Nul monde commun ?

Bien sûr que oui, et d’abord l’envie d’être représenté, vu, reconnu, à la fois soi-même et autre, soi-même-autre.

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Yvonne Kerdudo © Compagnie Papier Théâtre

Pas de folklore, mais le jeu de l’immédiat, le souhait de fixer et transmettre la force du vivant, stupéfiante, désirable, bouleversante.

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J. D. ‘Okhai Ojeikere © Courtesy CAAC – Collection Pigozzi, Genève

Studio Africa, Photographies de la Collection Jean Rigozzi, textes Joerg Bader, Martine Frésia, Koyo Kouoh, Erika Nimis, conception éditoriale Joerg Bader et Martine Frésia, conception graphique et réalisation NASK, coordination éditoriale Olivia Fahmy, Editions Centre de la photographie Genève, 2018

Centre Photographie Genève – CPG

The Jean Pigozzi Collection

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