La grande santé des maladies, par Antonella Moscati, écrivain

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« Quand on n’avait pas encore compris ce que nous avions, c’est-à-dire à peine avions-nous un peu de fièvre sans plaques dans la gorge, on nous mettait tout de suite un bon suppositoire, presque toujours du Pyramidon, qui cependant ne servait pas à grand-chose, pour ne pas dire à rien, si ce n’est à faire transpirer inutilement, car la fièvre baissait, certes, mais remontait peu après. »

Vous l’avez remarqué, les familles sont folles, qui se soutiennent de la maladie par crainte de ne pas supporter longtemps le bonheur d’être sauf.

Retirez-leur leurs bobos, symptômes, visites chez le médecin, médicaments, onguents, remèdes de toutes sortes, elles n’existent plus, il ne leur reste que l’ennui.

Qu’est-ce que la grande santé ? Très certainement une bonne immunité, des interactions sociales riches, la curiosité envers la vie, ses multiples mouvements et jaillissements, une compréhension immédiate des processus et possessions mortifères, dont se nourrit le Léviathan.

La famille d’Antonella Moscati – lire Pathologies, chez Arléa – est fascinante, à bien des égards si toxique, notamment, du côté paternel qu’elle en devient sublime.

« Notre père était médecin. Mais, à nos yeux, pas un vrai médecin, surtout parce qu’il était dermato-vénérologue ce qui générait un embarras certain ; on ne pouvait pas parler de sa spécialité, d’autant moins à l’école, et nous, c’est-à-dire nous les filles et ma mère, préférions dire dermatologue, même si mon père ne ratait pas une occasion de souligner sa spécialisation en dermato-vénérologie, parce que, comme il le disait toujours, la dermatologie, il s’en fichait complètement et même la détestait, car on venait lui demander comment faire disparaître les boutons ou faire repousser les cheveux, et lui, qui était un homme honnête et France, annonçait tout de suite qu’il n’y avait aucun traitement contre l’acné ni contre la chute des cheveux, avec pour résultat que les clients, ou plutôt les patients, ne revenaient plus le voir. A nos yeux donc, notre père n’était pas un vrai médecin mais une sorte de médecin-non-médecin. » (la phrase donne le tournis, c’est une qualité becketto-berhnardienne)

Une famille de médecins de toutes sortes (jusqu’à comprendre un saint) assez cinglés, dont la narratrice fait le portrait, avec lucidité et humour.

Grandir dans un tel contexte, où les maladies sont omniprésentes, comme une nourriture vitale, relève de l’héroïsme, voire du miracle, tant échapper au trépas des virus et bactéries les plus nocives semble impossible.

« Donc, quand il avait la grippe, mon père devenait hypersensible, était persuadé qu’il allait mourir ou en tout cas devenir fou, ce qu’il psalmodiait en boucle du fond de son lit quand il n’appelait pas ma mère en hurlant, laquelle, bien que très patiente, parfois se lassait. » (la scène, récurrente, se passe à Naples)

Il y a de la nosologie dans l’air, l’écriture autobiographique a aussi ce mérite, classer, répertorier, rationaliser.

Epouvante des noms de maladies et tumeurs diverses : angine / diphtérie / méningite / sepsis méningocoque / syphilis / gale / blennorragie / grippe /  rougeole / oreillons / coqueluche / constipation chronique / gastro-duodénite / épuisement nerveux / tétanos / cancer / problèmes dentaires / poliomyélite / rubéole / hépatite / leucémie / tuberculose / fibrome / cystite / cystopyélite

Voluptés étranges des remèdes : injection de sérum / antibiotiques / pénicilline / Tetralysa / Chloramicyline /  Véganine / aspirine / sulfamides / magnésie / électrochocs / teinture d’iode / Lexomil / eau oxygénée / cortisone / Alvityl / Epargriseovit

 Pédiatre, psychiatre, oncologue, et tutti quanti – « une soupe panique ».

« Pour contrôler sa vessie et peut-être également sa prostate, il ne faisait pas pipi là où tout le monde le fait sauf les nouveaux-nés, à savoir aux toilette, mais dans un verre toujours à portée de main, sur une tablette de la salle de bains à côté de son blaireau. Quand il sentait venir la cystite, mon père prenait un médicament selon lui préventif, le Mictasol blu, ou plutôt le Mictasol-blé, car il le prononçait à la française, lequel médicament, étant à base de bleu de méthylène, teintait son urine et le water, et parfois même ses caleçons blancs qui brillaient de reflets bleutés quand ma mère les faisait sécher au soleil. »

Pour la mère, c’est très différent : « Ma mère ne croyait qu’à la mort par cancer parce qu’elle était convaincue que le corps réussissait à guérir tout seul des autres maladies sans l’aide de rien ni de personne, un peu comme les lave-linge ou les lave-vaisselle qui, d’après elle, se réparaient tout seuls si seulement on s’arrêtait de s’en servir pendant un moment. »

Pour tout comprendre, lorsque l’on vit comme un malade en phase terminale alors que tout va bien, ouvrir la bible des grands traumatisés, le fameux Roversi. Diagnostic et thérapie, ou son équivalent français (le Vidal ?).

Rien de mieux pour vous faire mourir de peur.

Mais bien entendu, ceci est une fiction, à effets réels – comme les maladies ?

« La première fois que l’on me fit le sérum antitétanique, à quatre ans, c’était un sérum de vache, je crois, tandis que les fois suivantes c’était un sérum de cheval qui provoquait une réaction moindre. Ou bien le contraire, la première fois c’était un cheval et la deuxième une vache, je ne sais plus. »

Relisez bien.

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Antonella Moscati, Pahtologies, traduit de l’italien par Caroline Chaniolleau, Arléa, 2020, 76 pages

Editions Arléa

d

Se procurer Pathologies

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Barbara Polla dit :

    Très drôle indeed !!

    Barbare docteure…

    Mais : cystite / cystopyélite ne sont pas des médicaments mais des maladies ! À changer de catégorie dans ton texte ! 😂😂😂

    >

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