Menschen, par Gérard Haller, poète

Lanzmann-1-

« c’était là. Regarde tout est là »

Menschen (les gens, les hommes) est un très beau mot, devenu synonyme de douleur depuis que les Nazis ont décidé d’en priver une partie de l’humanité, leur préférant celui de Stücke (morceaux, pièces) pour désigner les Juifs qu’ils cherchèrent à exterminer.

Je lis ainsi Menschen, de Gérard Haller, livre hanté par le mal, la disparition, les camps de la mort, comme un thrène, un chant funèbre.

Qu’avez-vous fait de vos proches, de vos prochains, de vos frères ?

Qu’avez-vous fait de l’espèce humaine ?

En deux parties, Heim (la maison, le foyer) et Menschen, Gérard Haller parle aux fantômes de la Destruction, aux enclos vides, au retrait de Dieu quand le gaz entrait dans les poumons.

Qu’est-il arrivé au pays natal, qu’est-il arrivé à l’Allemagne, à l’Europe ?

Des grillages, des arbres étiques, et partout la nudité désolante d’une terre ayant absorbé le sang.

Andenken est un poème de Hölderlin, traduit par Philippe Lacoue-Labarthe – les poètes fondent ce qui demeure – pour un film éponyme conçu avec Jean-Christophe Bailly, qui est aussi une inscription sur  un photogramme de paysage : Souviens-toi, n’oublie pas, l’image en son vide habité peut encore nous lier, la cendre qui y repose est mémoire.

Le meurtre abominable a gagné les collines et les bois, les plaines et les ballots de paille : lis ces visages comme des défigurations, mais aussi comme des réponses à l’infigurable.

La langue dira l’ellipse, l’absence, le gouffre, le commencement et la fin.

Sont allés ensemble, seuls, dans la lumière, dans le noir.  

Mais que sont les amis devenus ?

« l’herbe qui est comme le ventre / vivant de la lumière et la nuit hantée / de la forêt tout autour et le visage / au-dessus indivisé vide vide grand / ouvert du ciel qui nous gardait / c’était là le jardin avec le pommier / double foudroyé jadis je me souviens / et la peau bleue et la chair jaune / dessous nue des quetsches etc. / mon dieu et les vers déjà »

Qui peut encore raconter l’histoire des familles, depuis que le natal est maléficié ?

L’innommable, l’innombrable, l’impossible.

Une femme étendue près d’un ruisseau, bientôt fécondée, bientôt assassinée.

L’enfant aura peur du noir, il voudrait en sauver ses parents, quand il entend bonjour mon amour, mon fils, quand il entend adieu.

« c’est là. Ils étaient là // hommes femmes enfants d’avant morts déjà / sans nous. Je me souviens. Empilé l’immense / tas là-bas des pères et mères d’avant / sans visage déjà sans nom et finissant / maintenant sous nos yeux de se défaire / de nous. Mon dieu on disait. Et les restes / irregardables des amants allés ensemble / de l’autre côté des visages et à jamais / l’un à part l’autre maintenant couchés / dans la poussière. On les regardait. »

Tod, tod, tod, et le poème, le regard, le salut, Hölderlin, Celan, Haller, les chemins de halage, les corps jetés dans les halliers, ce serait déjà ça.

La seconde partie invente un chant, terrible, une prière de cailloux, une glaise concassée, dans une sorte de yiddish fou produisant des noms de la mer verticale, du chaos sonore : « mahé / maïa / maika / maïr / majlech / majm / malka / mana / manahath / manassé / manès / manfred / mano / manoah / manon / manuel »

Pour entendre les noms, les mânes, il faut une scène, un chantre, un hazzan, un chaman.

Menschen meurent, en nombre, sans nom, mais les dire, les célébrer, les saluer enfin, uniques, irremplaçables.

Ils arrivent, de partout, sans fin, jour et nuit, Mensch devenant suie, puis livre tombeau, puis voix.

Tuerie des enfants allaités, des amants, des parents, des vieillards, des belles jeunes femmes.

Brûlent à jamais dans toutes les langues.

Ont voulu tuer les noms.

Repartir des noms.

On n’en finira pas d’être regardés, désignés, honteux des hommes dogues, mais Menschen, Menschen, Menschen.

008040534

Gérard Haller, Menschen, Editions Galilée, 2020, 122 pages

Editions Galilée

logo_light_with_bg

Se procurer Menschen

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s