Ruines, le chant d’un empire, par Josef Koudelka, photographe

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Grèce, Athènes(Attique), Olympiéion, tronçons de colonne de la péristasis sud.(1994) © Josef Koudelka / Magnum Photos

« Qu’est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ? se demande en 1662 Bossuet dans son Sermon sur la mort. J’entre dans la vie pour sortir bientôt; je viens me montrer comme les autres; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort : la nature, presque envieuse du bien qu’elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu’elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nous prête, qui ne doit pas demeurer entre les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d’autres formes, elle la redemande pour d’autres ouvrages. »

Des pierres sont dressées, des pierres sont tombées, des pierres sont ramassées, et métamorphosées.

Consacré à la puissance de l’empire gréco-romain telle que déployée sur le pourtour méditerranéen pendant des siècles, Ruines, de Josef Koudelka, est un livre magistral, fruit de plus de vingt-huit ans de travail.

Publié en format italien par les éditions Atelier EXB – après Piemonte (2009), Lime (2012), Wall (2013), La Fabrique d’Exils et Industries (2017) -, cet ouvrage de 368 pages et 170 photographies noir & blanc, est une encyclopédie vagabonde et extrêmement rigoureuse des lieux mythiques fondés par Rome.

Nous sommes Athènes et Rome, nous sommes le polythéisme, nous sommes le temple du cap Sounion construit par Callicratès à la pointe de l’Attique, nous sommes son ouverture sur la mer Egée.

Nous sommes les pavements de Volubilis au Maroc, et les colonnes doriques du sanctuaire d’Athéna à Delphes.

Nous sommes cette beauté, cette solitude, cette obstination de présence, cette intelligence des bâtisseurs choisissant des sites d’intense énergie.

De format panoramique, les photographies du membre de l’agence Magnum Photos depuis cinquante ans sont des points d’ancrage dans une vie d’errance.

Ruines est donc une épopée, mieux le chant d’un double empire disparu persistant dans son être.

C’est une prière quand tout s’effondre de nouveau, une œuvre aux contrastes forts, tragiques, soulignant l’effroi devant la chute, sans masquer la grandeur de l’effort de civilisation.

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Jordanie, Amman, citadelle d’Amman, temple d’Hercule. En avant-plan, main et coude en marbre appartenant à une statue colossale, probablement Hercule. (2012) © Josef Koudelka /
Magnum Photos

Offertes en donation au département des Estampes et de la Photographie de la BnF, cet ensemble remarquable désormais conservé dans un lieu prestigieux de la République est une proposition de méditation sur le temps, et les ravages de la barbarie.

Dans un texte d’une grande intelligence, informé notamment par Le regard d’Ulysse (Angelopoulos, 1995), la conservatrice Héloïse Conésa précise : « C’est à la fin des années 1940 que Josef Koudelka, enfant, tombe en arrêt devant une image panoramique du Vésuve dans la baie de Naples accrochée chez son grand-père. Cette irruption, dans le quotidien morne et contraint de la Tchécoslovaquie d’alors, de ce paysage impressionnant par le choix d’un format longitudinal lui insuffle le sentiment d’un espace ouvert, source d’exotisme, d’émerveillement et d’aventure. Le panorama, par sa capacité à saisir un espace élargi, libre et sans frontière, caractérisera par la suite l’œuvre tout entière de Josef Koudelka, de ses premières photographies de théâtre jusqu’à Exils, en passant par le Printemps de Prague et les Gitans. »

La vie donc, mais un peu plus encore, l’art, la découpe, la vision épique.

Des géants se sont effondrés, et l’on dirait quelque squelette de dinosaure exhumé de l’invisible.

Les paysages sont minéraux, nature et culture s’épousent, avant que cette première ne reprenne ses droits. 

Les sites antiques sont abordés depuis le sol, ses plis et replis, la vision est symboliste, surréaliste quelquefois, abstraite souvent.

L’inventaire est précis, légendé avec soin par l’historien Alain Schnapp et Valeria Tosti, basculant cependant parfois dans l’étrange lorsque le panoramique devient vertical.

Dans l’une de ses thèses Sur le concept d’histoire (1940), Walter Benjamin écrit :  « Le passé est marqué d’un indice secret, qui le renvoie à la délivrance. »

L’actuel est tiré vers l’origine dans la sensation d’une durée se confondant avec la profondeur de la mémoire, réactivée ici par l’art.

Mycènes, Olympie, Epidaure, Dodone, Délos, Eleusis, Corinthe…  les cités grecques sont là, puis Rome, l’expansionniste marquant tout le bassin méditerranéen des signes de son pouvoir, de ses routes, de ses temples, de ses théâtres (Sicile, France, Espagne, Algérie, Tunisie…).

 Pas de visages ou de sculptures – les iconoclastes sont passés par là, et les pilleurs au service des marchands d’art -, mais des agrégats de pierres, des masses qui les métonymisent.

Bernard Latarget, ancien directeur de la mission DATAR, témoigne : « Les tableaux de ruines de Koudelka m’apparaissaient comme l’allégorie d’une actualité dont son art restituait le sens dans notre présent : ici, sur les bords de la « mer commune », l’actualité de la naissance de l’Europe, de ses valeurs fondatrices, l’actualité des risques de leur mort. Cette Europe des ruines, c’est celle où l’esprit fait dialoguer la raison et la foi, la liberté et la loi, celle dont selon Jacques Berque, nous portons en nous les décombres amoncelés et l’inlassable espérance. »

On peut y croire, il faut y croire, en essayant d’échapper à la progression de la déraison barbare.

A plus de quatre-vingts ans, Josef Koudelka expose sa vision du temps, son épaisseur et sa fragilité.

Ses Ruines sont des amers dans la tempête venue, qui vient.

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Josef Koudelka, Ruines, textes Alain Schnapp, Héloïse Conésa, Bernard Latarget, légendes des photographies établies avec la collaboration de Valeria Tosti, préface de Laurence Engel, Atelier EXB, 2020, 368 pages – 170 photographies

Ruines – Atelier EXB

Josef Koudelka – Magnum Photos

Exposition éponyme à la BnF François-Mitterand (Paris), du 15 septembre au 16 décembre 2020, mais aussi au Musée de l’Ara Pacis (Rome), 2020-2021

Museo dell’Ara Pacis

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