Atget sauve, par Baudouin de Bodinat, écrivain

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Eugène Atget, par Berenice Abbott

« Atget ne s’intéressait pas au pittoresque, au curieux, au charmant. Il n’était pas nostalgique. Il fut mélancolique et enragé. Il eut devant lui un jour la tâche immense de sauver ce qui fut, le monde pré-industriel ; cet Autrefois où l’homme était chez lui encore, parmi les choses, les années commensurables ; qu’il lui aurait fallu de s’approprier. »

A la suite de mon article sur le catalogue Atget (Atelier EXB), de l’exposition ayant lieu début janvier 2021 à la Fondation Cartier-Bresson (Paris), l’excellent Serge Airoldi (Rose Hanoï, Arlea, 2017) m’a fait parvenir deux livres merveilleux publié chez Fario d’un auteur que je ne connaissais pas, Baudouin de Bodinat, par ailleurs cofondateur avec Marlène Soreda d’une revue très confidentielle, Dernier Carré, qui m’intrigue par sa radicalité.

Ces livres beaux et denses s’intitulent Eugène Atget, poète matérialiste, et En attendant la fin du monde.

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Paru initialement dans la revue Trouvailles en novembre 1992, Eugène Atget, poète matérialiste commence ainsi, coup d’envoi superbe : « On dit que les vingt dernières années de sa vie Atget ne se nourrit que de crêpes préparées sur un réchaud à alcool ; il souffrait de l’estomac et n’aimait pas le progrès. Il gardait sur son balcon le bois et le charbon des poêles, habitant au 5eme, et chantait fort en fendant des bûches. Parfois aussi déclamait-il, car il avait été acteur. »

La biographie du photographe, natif de février, est pleine de trous, de silences, qui en font tout le prix.

On entend Bordeaux, orphelin, fils unique, vie maritime, Uruguay, hygiène, Valentine, physique ingrat, heurtoir, parc ancien, autodidacte, lisibilité, Sceaux, Paris, New York.

Baudoin de Bodinat cite son ami Calmettes écrivant à Berenice Abbott : « En art, en hygiène, il était absolu. Il avait des idées personnelles sur tout et qu’il imposait avec une violence inouïe. »

Dans cette prose, chaque mot compte, chaque virgule, chaque son.

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Impression que le portrait du maître en photographie est aussi celui de son biographe, qu’on imagine en furieux antimoderne, « lecteur assidu et désabusé des journaux ».

« Man Ray crut comprendre qu’il n’avait pas affaire à un artiste mais à une sorte de Douanier, de Facteur Cheval. »

Atget n’est pas de son temps, voilà la force de ses considérations photographiques inactuelles : « Ce fut pour commencer un gagne-pain : non pas un travail, un emploi, mais une industrie d’homme libre, vadrouilleur et frugal. »

Il y a la technique, et il y a l’aura, que certains plus que d’autres, plus poètes ou plus fous, sont capables d’apercevoir, de créer.

 « Toute grande œuvre inaugure un genre ou l’achève ; Atget fit l’un et l’autre : il conclut l’Ecole française des documentaristes du XIXe siècle, il inaugura la photographie à venir, qui est à elle-même sa propre fin, idiosyncrasique et inutile, magie « délivrée du mensonge d’être vrai ». Il ne se déroba pas aux conventions d’élégance, de fini, de travaillé sans le paraître. Il les brisa. Il ne reproduisit pas les poncifs du joli et du pittoresque, il inventa le sien ; en quoi Baudelaire trouvait le poinçon du génie. »

Alors que le monde disparaissait, Atget voulut le sauver, voulut maintenir sa cohérence, voulut encore le tenir entre ses yeux.

En 1920, l’inventaire fut achevé.

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« Toujours, écrit Baudouin de Bodinat, il demeura fidèle au miracle pauvre du papier albuminé, fragile aux manipulations, dont on n’obtient jamais deux fois la même épreuve exactement. Exposés aux ciels d’hiver avares d’ultraviolets, les tirages en sont ternes et dénués de vie, mais le beau temps les baigne de la lumière véritable d’alors. Les hautes lumières y éblouissent, les ombres y font un noir profond qui paraît s’être retiré juste ce qu’il faut pour découvrir la volute ample d’un escalier suspendu dans l’éternelle fin d’après-midi. »

Atget n’est pas un dépeupleur beckettien, ses photographies n’attendent pas Godot, ou plus, c’est une libération.

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Eugène Atget, par Berenice Abbott

Accompagné de onze photographies atgétiennes de l’auteur (des antidotes, des contrepoisons, de l’indemne traversant le vide maléficié créé par la société de consommation et d’usinage mass-médiatique), En attendant la fin du monde se propose d’évoquer devant témoins les désordres que nous vivons : la disparition des nuances, et du langage qui les exalte, l’impossibilité du silence, « une déchéance de la faculté sensible », la perte de la distance intérieure, la poésie des choses.

Vitesse, expropriation, folies d’innovations continues, absence de destin.

Piètre bilan de l’intelligence, dirait Paul Valéry.

« Un monde désormais, si l’on résume, sans échappatoires, même en imagination. »

Oui, mais il y a les pages 68 et 69, le « et pourtant, ici », le « certains jours au débouché de l’hiver », le « dans ces quelques jours soirs éternisés de juin sous les cris tournoyants des dernières hirondelles », dans le vaste laboratoire de mouvements hostiles en tous sens.

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Baudouin de Bodinat, Eugène Atget, poète matérialiste, Fario, 2014, 56 pages

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Baudouin de Bodinat, En attendant la fin du monde, Fario, 2018, 82 pages

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Se procurer En attendant la fin du monde

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. irene tetaz dit :

    J’ai vécu 10 ans, juste un peu plus loin dans la rue de Cléry (la deuxième photo), cet angle de rue, je l’ai tant regardé, avec sa maison si étroite…souvenance, souvenance…sourire

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