Lynn Alleva Lilley, photographe, par Anne Immelé, photographe et commissaire d’exposition

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© Lynn Alleva Lilley

J’ai découvert le travail, sensuel, politique, fraternel, de la photographe Lynn Alleva Lilley par le livre Tender Mint, publié en 2018 chez Eriskay Connection, dont j’ai publié la chronique le 13 janvier 2021.

Une photographie de poésie au sens fort, c’est-à-dire prenant en compte la singularité de chaque existant, chaque chose, chaque apparition, mais aussi l’’âpre et merveilleuse réalité.

Les signes sont ambigus, doubles, de vie et de mort, solaires et de mélancolie, d’ici et d’ailleurs, de maintenant et du temps jadis.

Mais, Lynn Alleva Lilley, c’est aussi le livre, publié en 2019 chez le même éditeur néerlandais, qu’Anne Immelé, photographe et commissaire d’exposition, m’a conseillé de me procurer, Deep Time, un livre sidérant, à la croisée du reportage naturaliste et du film fantastique.

J’ai souhaité lui demander pour L’Intervalle de présenter cette artiste méconnue en France.

Voici ses réponses, elles me comblent.   

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© Lynn Alleva Lilley

A la suite de la publication dans L’Intervalle de mon article sur Tender Mint, de la photographe américaine Lynn Alleva Lilley, publié en 2018 chez Eriskay Connection, vous m’avez écrit pour me conseiller son livre suivant chez le même éditeur, Deep Time. Comment avez-vous connu cette photographe ? Comment son nom a-t-il circulé ?

En 2019, j’ai découvert les photos de Lynn Alleva Lilley grâce à son livre Tender Mint, il faisait partie des centaines de livres publiés durant l’année et était présenté à ce titre dans la section dédiée des Rencontres Photographiques d’Arles. Son nom n’avait pas circulé en France, j’ai contacté Lynn et nous avons pu nous rencontrer durant Paris Photo en novembre 2019 afin de choisir les photos issues de Deep time qui seraient installées en plein air pour la BPM-Biennale de la Photo de Mulhouse 2020. 

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© Lynn Alleva Lilley

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© Lynn Alleva Lilley

Pourriez-vous présenter ses deux livres, dont le second, consacré à un crabe légendaire rencontré dans la Baie du Delaware (Delaware/New Jersey), est d’une tonalité doucement fantastique nous ramenant au temps des dinosaures ?

En premier lieu, j’ai été très touchée par Tender Mint. Le livre associe condition animale et destinée humaine. Les singulières photos prises dans le zoo de Amman revêtent une dimension mélancolique. De ces photos d’animaux en cage se dégage un sentiment de résignation puissant qui contraste avec la lumière vive des portraits de femmes avec leurs enfants, de familles en général, de scènes de rue, mais aussi de drames. Les séries se contaminent dans un ballet entre la finitude et la vitalité.

Son livre suivant Deep Time entremêle trois thèmes principaux. L’observation au jour le jour d’un même site dans une pratique que l’on pressent méditative. La répétition de l’acte de vision y est un facteur important, il permet de ressentir le présent dans les intervalles entre des prises de vues parfois très proches. L’autre thème est celui du crabe-fer à cheval (plus connu sous le nom de limule en France). L’observation de la limule permet de nous plonger dans l’immémorial, de naviguer entre la préhistoire et le présent, de sentir une appartenance à une immensité. Enfin l’exploitation de ces crabes par l’humain nous rappelle notre l’histoire plus récente, celle de l’anthropocène.

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© Lynn Alleva Lilley

Que pensez-vous de l’articulation entre Tender Mint et Deep Time ? Comment définir la poétique de Lynn Alleva Lilley, qui a vécu longuement au Kirghizstan, mais aussi à Amman en Jordanie, avant de revenir aux Etats-Unis ?

Le rapport poétique que Lynn Alleva Lilley noue avec le monde rejoint ses préoccupations politiques. Le mal-être, la tristesse et l’abandon des animaux du zoo de Amman sont articulés avec les conflits politiques et sociaux. On observe une évolution entre les deux livres, l’attention s’est déplacée de la temporalité de la vie humaine à celle de l’humanité. Deep ime est une méditation sur les origines de la vie.

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© Lynn Alleva Lilley

Comment définir le lien que l’artiste entretient avec la nature ? Une de ses dernières séries est consacrée aux nids d’oiseaux.

C’est un lien organique et profond dont témoignent des vues répétitives. Les variations sont autant de glissements subtils nous invitant à partager l’instant. Dans la continuité des séries dédiées à l’observation de la vie animale et végétale, la série des nids d’oiseaux déploie aussi des motifs plus abstraits composés de lignes – presque une écriture.

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© Lynn Alleva Lilley

Pourquoi vous semble-t-il important de présenter cette photographe au public français ?

Pour les raisons indiquées précédemment, j’ajouterai que le travail de Lynn Alleva Lilley est assez peu spectaculaire de prime abord. Son approche est humble face à la nature, d’une attention très fine aux détails dans un kaléidoscope de perceptions et de sensations.

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© Lynn Alleva Lilley

Quelles sont vos derniers enthousiasmes en matière de photographie ou/et de livre de photographie ?

Deux livres m’accompagnent ces derniers jours, il s’agit de Waffenruhe de Michael Schmidt (Koenig Books, 1987) et de The Still Hour de Bernard Plossu (La Fabrica 2016). Ces deux livres sont comme deux facettes d’une quête existentielle : la vision sombre de Michael Schmidt dont le noir et blanc dense et tragique déploie une temporalité flottante dans laquelle surgit une jeunesse tourmentée. Le diptyque du poignet tailladé et des fleurs s’inscrit dans un post-romantisme punk très marquant. The Still Hour est un livre si lumineux, le regard est précis et nous plonge dans la chaleur des pays du Sud. L’ordonnancement des formes, sa précision géométrique dans une symphonie de gris poudreux cache une tragédie silencieuse, une quête impossible.

Concrete doesn’t burn, de Bertrand Cavalier (Fw:Books) m’accompagne aussi. La force visuelle des photos révèle des survivances de l’histoire dans la manière dont les conflits restent agissants, enfouis dans l’architecture et l’urbanisme des villes européennes. Tout au long du livre, Bertrand Cavalier se demande à quel point les architectures défensives peuvent influencer les attitudes et contraindre les corps contemporains. La clarté des photos fait pourtant remonter la noirceur de l’histoire du XXe Siècle. Le format ample, la reliure souple ainsi que le graphisme à la fois brutal et élégant de Hans Gremmen sont mis au service d’une séquence très travaillée dont le déploiement procède d’un principe de projections mentales permettant de faire surgir des émotions à partir d’éléments inanimés. En l’absence de textes explicatifs, la majorité des images laissent ouvertes les interprétations possibles.

Enfin, je viens de recevoir Odds & Ends (Area books, 2020) de Marie Quéau. Remarquablement construit, le livre se présente comme une archive sur la lente destruction du monde, plus précisément sur son effondrement. Cela pourrait être l’un des récits constitutifs d’un Jared Diamond du futur, mais l’approche diffère par le traitement en partie fictionnel et la dimension poétique de ce chant crépusculaire.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Lynn Alleva Lilley, Tender Mint, poems Samih al Qasim et Jane Hirshfield, design Rob van Hoesel, The Eriskay Connection (Breda, Pays-Bas), 2018 – 750 exemplaires

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Lynn Alleva Lilley, Deep Time, text Helen J. Bullard, design Rob van Hoesel, The Eriskay Connection (Breda, Pays-Bas), 2019 – 750 exemplaires

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The Eriskay Connection

 

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