De l’indiscipline en photographie, par Michelle Debat, théoricienne

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© Michelle Debat

Dans La Photographie, Essai pour un art indisciplinable, livre passionnant, Michelle Debat, professeure en histoire et esthétique de la photographie et de l’art contemporain, a colligé un ensemble de textes, pour la plupart inédits, fruits de trois décennies de recherches, questionnant la photographie comme lieu relationnel, plastique, et ouvert à la transdisciplinarité.

Etudiant notamment sa capacité à s’émanciper de la mimesis, Michelle Debat se propose de réfléchir à la fausse transparence à laquelle on associe généralement le médium, abordé ici dans sa « dimension matériologique plus aristotélicienne que platonicienne, s’opposant à la célèbre fenêtre albertinienne ouverte sur le réel. »

Les images entrent donc dans un régime en quelque sorte disruptif, le support étant abordé dans sa force transformatrice, virale, expansive, migratoire, indisciplinée.

On considère qu’en France les années 1980 furent ainsi un tournant ayant permis à la photographie de développer ses potentialités au-delà et en-dehors de l’universel reportage.

L’engouement théorique fut considérable, dont Michelle Debat retrace la généalogie en donnant les jalons essentiels d’une bibliographie alors très riche, citant dans la continuité de cet apport intellectuel considérable concernant un art en mutation le philosophe Emanuele Coccia dans un entretien avec Laurent de Sutter paru dans Artpress en février 2017 : « L’image est le principe d’engendrement même, elle est productive et non représentative. »

Il conviendra ici de ne pas confondre réalité, voire réalisme, et réel (l’irreprésentable), et de prendre garde à la fable de la photographie comme re-connaissance, quand elle est avant tout son propre sujet, son propre signifiant, de pleine autonomie.

Les artistes de la « déréalisation » chercheront donc à affirmer, montrer, travailler le support-surface de la photographie, plutôt que, en premier lieu, le référent.

La photographie est intrinsèquement une métaphore, image d’une image, lumière d’une lumière, permettant des glissements de sens faisant oublier que ce qui apparaît sur le papier est d’abord une coupure.

De l’ambivalence constitutive de l’image photographique, l’artiste peut faire une poétique : « La photographie n’est pas l’image d’un spectacle ; elle est le spectacle d’une image. Elle ne rend pas compte d’une illusion, elle est illusion elle-même dans la mesure où elle n’est que le résultat d’un double jeu au sens étymologique de illusio = ludere. Son double jeu procède d’une part du processus photographique et du regard porté par le photographe sur le monde qui l’entoure. »

L’esthétique de l’erreur, de l’accident, créant de nouveaux effets visuels, permet de faire retour sur la matérialité même de l’objet photographique, tout en questionnant sa duplication trompeuse.

Est ici citée une belle constellation d’auteurs – Philippe Dufour, Yan Paterson, Christophe Ténot, Hervé Lemasson, Georges Rousse, Riwan Tromeur… – cherchant à redonner corps à la photographie dans sa matérialité, quête quasi mallarméenne de la substance et du vide.

On trouvera ici de très belles pages sur le sténopé, l’aura comme conception métaphysique, la photographie et le livre, la mutation du support, la photographie abstraite, deux cahiers iconographiques permettant de prolonger visuellement la réflexion à partir de reproductions (terme à questionner) d’œuvres de Michelle Debat herself, Keiichi Tahara, Hiroshi Sugimoto, Seton Smith, Robin Collyer, Hippolyte Bayard, Patrick Bailly-Maître-Grand, Alain Fleischer, Bertrand Gadenne Edgar Degas, Christian Boltanski, Paolo Gioli, Daniel Linehan (interviewé pour le livre), Jean-François Lecourt, Tom Drahos, Georges Rousse, Loriot-Melia, Hans Peter Feldmann, Jean-Philippe Reverdot, Philippe Pareno, François Daineaux, Pascal Convert, Allan McCollum, Henri Foucault, Bertrand Moninot, Ugo Mulas, Jocelyne Alloucheri, Wolfgang Tillmans, Joan Fontcuberta, Eric Rondepierre, Edouard Levé…

Pensant la photographie, dans une deuxième partie de son ouvrage – lui-même indiscipliné, ouvert, mutliple -, comme, objet vectoriel et diagramme, la théoricienne, relisant Gilles Deleuze (notamment Francis Bacon, logique de la sensation), invite à considérer l’image comme relation, par exemple dans la peinture, l’architecture, la sculpture, la danse, la musique, le théâtre : « L’objet vectoriel, issu des sciences et de la sociologie, est à la fois un outil, un moyen, un support pour penser les lieux et les milieux dont il est à la fois l’acteur et le spectateur du monde dont il est contemporain. Il est aussi le véhicule d’un message, d’une idée, d’un état des choses toujours prêt à être ressaisi par un regard et une pensée. Il est cet objet migratoire capable de se propager, de se diffuser, de se disloquer, de se disséminer jusqu’à disparaître avant de ressurgir ailleurs et autrement. »

Rencontrant le compositeur Pascal Dusapin, passionné de photographie, Michelle Debat le questionne sur son goût pour l’informe et la variation : « Je pense et j’entends la musique, lui confie-t-il, sous des interrogations exclusives de formes d’où mon intérêt sans doute pour l’architecture et la photographie. De façon générale, quand j’invente des constructions musicales, j’ai beaucoup d’images qui me viennent dans la tête mais qui ne sont pas des images figurées. Ce sont des configurations formelles très pures, un peu comme des images de mathématiciens. »

Ouvrage d’une très grande richesse, recherche de référence – que cet article ne fait qu’effleurer -, La photographie, essai pour un art indisicplinable ne se laisse pas approcher en une seule lecture : c’est un livre à garder près de soi, pour l’interroger longuement, souvent, et entrer véritablement dans son risque.

Puisant sa force dans sa nature migratoire, la photographie, comme la critique, est une matière vivante, une sorte de glaise, « entre glossolalie et quasi-objet », ne se satisfaisant pas de la vulgate de la mimesis, en lui préférant souvent la beauté des champs de la disruption.

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Michelle Debat, La Photographie, Essai pour un art indisciplinable, Presses Universitaires de Vincennes, Université Paris 8, 2020, 422 pages

Presses Universitaires de Vincennes

Michelle Debat

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