Dans le Yeun Elez, aux portes de l’Enfer, par Stéphane Lavoué, photographe

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© Stéphane Lavoué

« Par les chemins noirs / De l’Arrée / Où vont-ils les déments ? / Ils poussent des troupeaux souillés / Dans les vallons de tourbes / Et dans leurs caboches molles / Des cloches d’airain cognent / Des glas épouvantables / Et de torrides effrois »

J’étais en train de lire le poème Les déments de l’Arrée, de Xavier Grall (1930-1981), quand j’ai reçu le livre, une nouvelle fois fabuleux, de Stéphane Lavoué, Les enchanteurs (éditions 77, 2021) situant précisément son travail en ces terres d’Armorique où les landes, les roches de schiste, les genêts, le ciel et Dieu sont en dialogue permanent.

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© Stéphane Lavoué

Des marécages, de la glaise, et la chapelle Saint Michel pour éloigner les démons.

Le brouillard, les roseaux, des chiens noirs, et la présence de l’Ankou, faucheur de vies.

Des solitudes tenaces, des désespoirs, des comportements erratiques.

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© Stéphane Lavoué

Se situerait ici, dans le Yeun Elez de légende – lire Anatole Le Braz -, une des portes des Enfers.

C’est un trou puant, il est merveilleux.

« On les voit les déments du côté de Commana / De Botmeur et de Brasparts / Leur panse pourrie de cidres amers / Et de vinasses violettes / Effrayant les corneilles / Que les épouvantails angoissent / Ils bavent les déments comme des gargouilles / Des jurons fatidiques / Entre de hargneuses malédictions »

Il fallait pour rendre compte d’un tel lieu un livre construit comme une cérémonie initiatique.

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© Stéphane Lavoué

Il fallait cette substance de conte noir propre au photographe travaillant en ténébriste.

Il fallait surtout faire face, à la nuit, aux terres nues, à soi-même, quand tombent la mélancolie et l’envie de tordre le cou une bonne fois pour toute à l’angoisse.

On tombe à genoux, on prie.

Pas le choix.

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© Stéphane Lavoué

« Déments / Démons / Abandonnés / Boulimiques / Ethyliques / Ils traînent leur lourd célibat / Dans les hameaux sans femme / Nulle flamme ne brûle leur cœur / Nulle épouse n’attend leur pas / Ils vont dans leur propre pays / Comme des relégués et des maudits / Leurs guenilles griffées par les ronces / L’œil mi-clos la bouche torve / Ils s’impatient d’une vie trop longue / Dans les pluvieuses misères des Monts d’Arrée »

Passe un premier Indien, peau tannée de sagesse, se tenant debout là, près de vous depuis toujours, un couteau à la main.

Un de ces Amérindiens des Monts d’Arrée, coiffé d’une toque en peau de renard.

Les vieilles Bretonnes de ce bout du monde impossible vous regardent en vous dévisageant, comme l’arbre isolé battu par les vents : qui es-tu, toi l’inconnu, pour t’aventurer ainsi en nos sombres demeures ? Qu’espères-tu ?

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© Stéphane Lavoué

Ne parle pas, prouve d’abord ta noblesse, et ton endurance.

Les chemins sont plus fous que toi encore : sauras-tu les apprivoiser ? sauras-tu te perdre ? sauras-tu trouver ce qui se dérobe sous tes pas depuis tant d’années ?

« Effarés / Oubliés / Damnés / De rares souvenirs parfois illuminent / Leur mémoire rabougrie / Ils songent aux jours anciens / Des avoines et des luzernes / Aux grandes faux lumineuses / Dans le golfe des hautes herbes, / Aux moissons triomphales, ils rêvent / Dans les étés criblés d’hirondelles / Au Jabadao, à l’an-dro des fêtes de nuit / Ils songent aux truites rieuses et aux rivières / Aux plaisirs des bretonnes enfances / Parmi les ogives les chênes et les hêtres / Et parfois râclant des colères / Sur leurs derniers chicots / Ces crapauds humiliés de l’ère industrielle / Crachent des venins dans les coquelicots »

Vierge Marie couche dans un tipi, contre un corps bourré de mauvais alcool.

C’est l’heure des hurlements, de la levée des brumes méphitiques, de la danse folle des petits êtres ricaneurs.

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© Stéphane Lavoué

Cette femme aguicheuse est-elle de chair ou de pierre ? de bois ou de pur fantasme ?

Glenmor le barde, revenu des séjours souterrains, chante le mal et l’abandon, le trouble et le sauvage, du peuple résistant.

« Ivrognes / Sourds / Lourds / Cramoisis / Les déments de l’Arrée sans descendance / Eteignent les vieux clans campagnards / Des gerbes et des meules / Ils ont refusé l’exil, l’usine et l’encan / Et la vie qui marche a piétiné leur raison / Leur laissant le quignon la soif la misère / Et les grands chiens galeux des désastres fermiers / Lèchent leurs pieds jaunes sous les tables rondes »

Il fait froid, il fait misère, il fait fierté.

Il fait badine à fouetter, il fait Satan, il fait miroir de l’âme.

Il fait saleté, il fait tuerie, il fait croque-mort.

« Par les chemins noirs / De l’Arrée / Où vont-ils les déments / A quel orme / Pour quel suicide ? »

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© Stéphane Lavoué

Vous pensiez peut-être n’ouvrir qu’un livre de photographie, mais vous entrez dans une mythologie ayant pour nom Stéphane Lavoué, fils et petit-fils de médecin militaire n’ayant jamais cru aux histoires de fantômes avant que de croiser Marion Gwen, sorcière de Botmeur, amie des korrigans et de tous les mystères.

« Seuls ils rient tels des idiots / Des choses de la vie et des grimaces de la mort / Et l’aube bondissante les trouve ainsi / Affalés dans leur fêlure mentale / La soif des gnôles meurtrières et flamboyantes / Reprend alors leur esprit solitaire / Et c’est en titubant / A Botmeur Commana et Brasparts / Qu’ils arpentent les chemins du néant / Face à la haine des pierres et au cynisme des ifs / Nos déments, nos semblables, nos frères… »

Nos frères de néant dans les livres de sang noir de Stéphane Lavoué.

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Xavier Grall, Genèse et derniers poèmes, Calligrammes (Quimper), 1982, 68 pages

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Stéphane Lavoué, Les enchanteurs, textes (français/anglais) de Stéphane Lavoué, Anatole Le Braz, Céline Chanas, design graphique Atelier 25 (Capucine Merkenbrack et Chloé Tercé avec Lenny Hudson), éditions 77, 2021, 106 pages – 1500 exemplaires

Leo Delafontaine

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© Stéphane Lavoué

Stéphane Lavoué – site

Le travail photographique de Stéphane Lavoué est exposé aux Champs Libres (Rennes) – jusqu’au 5 septembre 2021 (date  à vérifier)

Les Champs Libres

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Se procurer Les enchanteurs

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Toujours aussi magnifique !

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