Regarder Méduse, par Gérard Macé, écrivain

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Chez les écrivains de vérité, la clarté de la phrase s’accorde avec la puissance de vision.

Justesse du rythme, justesse du ton, justesse du lexique.

Ainsi Gérard Macé écrivant d’après Théodore Géricault, Scène de naufrage, premier titre donné au tableau d’abord déconsidéré Le Radeau de la Méduse.

Peinte en 1819, cette œuvre s’assombrissant avec le temps – forces de néantisation, le bitume de Judée et l’oxyde de plomb qu’utilisait le peintre pour sa préparation attaquent les formes, les couleurs, les corps jusqu’à les faire disparaître – fait suite au naufrage trois ans plus tôt, au large des côtes du Sénégal, du navire la Méduse, dont le radeau de sauvetage devint le symbole de la barbarie et de l’inconséquence de la royauté incarnée par Louis XVIII ayant nommé comme capitaine un affilié n’ayant pas navigué depuis vingt ans (Hugues Duroy de Chaumareys).  

Cette peinture est une pyramide inversée, infernale, le tombeau des cruautés et de tous les désespoirs.

En son centre, un homme noir, un colonisé, un réprouvé, agitant un tissu dérisoire après avoir aperçu au loin le brick Argus (qu’on songe un peu à la valeur des noms dans cette histoire terrible) qui finalement les sauvera, avant qu’un procès retentissant ne cherche à démêler les responsabilités.

« L’événement est connu dans les moindres détails : le 2 juillet 1816 à 15 heures 15, la Méduse qui filait à la vitesse de cinq ou six nœuds touche le fond, et s’enfonce dans un banc de sable. La frégate que le vent rendait légère n’est plus qu’une charrette embourbée, et encore : on peut pousser une charrette, on ne pousse pas un bateau échoué au milieu des vagues. »

Scène de naufrage raconte en une douzaine de pages parfaites ce drame allégorique – impossible de ne pas penser au livre Les Naufragés du Batavia (Arléa, 2003), écrit par Simon Leys, pour l’implacable déroulement des événements, et la sûreté du récit, inspiré des écrits de deux survivants, Savigny et Corréard.

« Avec des planches, avec les mâts et la drome on a construit le fameux radeau : sept mètres sur vingt de bouts de bois mal ajustés, sur lesquels vont s’entasser cent quarante-sept personnes. Leur poids est tel que le radeau s’enfonce et qu’on a de l’eau jusqu’aux genoux, l’espace est si restreint que dès le début certains tombent à la mer. Il faut d’ailleurs s’accrocher pour ne pas glisser, éviter les mains invisibles, ou celles qu’on fait semblant de ne pas voir, qui vous aideraient volontiers à faire un trou dans l’eau. »

Pourquoi Théodore Géricault s’enferma-t-il dans un vaste local loué dans le faubourg du Roule – proche de l’hôpital Beaujon « d’où il emporte des bras, des jambes, des torses, des membres amputés grâce auxquels il peint d’après nature, dans une odeur de charnier » – pour peindre un tel désastre humain, allant jusqu’à des scènes de cannibalisme ?

Pourquoi a-t-il ressenti la nécessité de se raser la tête et de porter un turban lors de l’exécution de cette peinture ?

Ne défiait-il pas la mort en regardant ainsi la Méduse sensée le pétrifier ?

Quels désirs secrets le conduisaient-ils ainsi aux marges de la folie et du suicide ?

Pourquoi sur son lit de mort réclama-t-il une copie de la Méduse ?

Pourquoi écrire encore sur cette histoire maudite ?

Ces questions sont au cœur du livre de Gérard Macé, dont le récit me rappelle, vingt-sept ans plus tard, la pièce de théâtre de Jacques Henric, Méduse, scènes de naufrage, publiée chez Dumerchez, et dont la mise en scène par Paul Laurent, à Villeneuve d’Ascq, au théâtre de La Rose des Vents, a durablement marqué la fin de mon adolescence.

Parce qu’elle était ambitieuse, un peu ratée, et formidablement engagée dans une recherche scénique douloureuse.

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Gérard Macé, Scène de naufrage, Editions La Pionnière, 2021, 24 pages – 500 exemplaires, et quelques exemplaires hors-commerce

Editions La Pionnière

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Se procurer Scène de naufrage

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